mardi 26 mars 2013

intemporel


Je suis resté fidèle au café Beaubourg, qui fait de même avec moi. 
Il vieillit sans me trahir et sans se mentir. Il se patine (comprenez, moi-aussi). L'autre soir j'y dîne avec F., c'est vrai que l'on se retrouve souvent là-bas, elle et moi. L'établissement est recouvert pour des travaux de façade en ce moment, et, à l'étage, les fenêtres donnent alors sur les échafaudages - planches de bois clair, lumières, tubulures de métal, bâche etc. Curieusement cet assemblage ne nuit pas à l'atmosphère du lieu.
Arrivé un peu avant mon amie F., je prends en photo le centre Pompidou, ou plus exactement les néons qui soulignent l'escalier qui grimpe à l'extérieur. À cet instant je l'ignore mais F. est quelque part dans l'édifice. 

Le café a ouvert en 1987, je retrouve l'info après coup et je pensais que c'était légèrement plus tôt. L'archi, pour ceux qui l'ignorent, est signée Christian de Porzamparc. Il peut être fier car ça tient vraiment le coup, et c'est un tour de force pour une création des années quatre-vingt. 
On dîne tranquillement en parlant peinture et amour, ou amour et peinture, parmi nos sujets de conversations favoris... En partant on s'amuse à retrouver parmi les tables rondes, customisées à l'époque par des artistes, celle qui avait été peinte par Irène. Elle est facile à reconnaître avec sa gamme de bleus et de verts.

mercredi 13 mars 2013

histoire de couples

Presque la même que la dernière fois, mais avec plus de neige encore...
Hier j'ai pris le chemin du cabinet d'un nouveau médecin généraliste, conseillé par mon adorable EMA qui a décidé de quitter la spécialité, et laisse donc ses patients aux mains d'autres docs. Elle m'avait donné plusieurs noms et l'un des prénoms, plus que la proximité géographique du cabinet médical, m'a décidé pour celui-ci : Ismaël.

Certains pensent que c'est Ismaël, le premier fils d'Abraham, conçu avec sa servante, qui devait subir le sacrifice sous le couteau de son père, et non pas Isaac, fils légitime conçu avec sa femme, Sarah, qui figure d'ordinaire sur les représentations de cet épisode biblique.
Pourtant Ismaël et sa mère, l'égyptienne Agar, ayant été chassés par Abraham à la demande de Sarah, il est tentant d'imaginer que, pour faire bon poids bonne mesure, chacun des fils aurait frôlé la mort suite à l'obéissance du père à Dieu – l'exil pour l'un, l'infanticide pour l'autre – plus juste que les deux périls pour le seul Ismaël. Difficile de ne pas lire aussi, dans cette différence de légitimité, l'origine d'une rivalité tenace entre juifs et musulmans.
A gauche : l'iconographie montre en général Abraham chassant Agar
et Ismaël, ou bien comme ici, au cours de l'exil un ange (ou Dieu) désignant
une source d'eau qui les sauvera de l'inanition ; à droite, l'ange (ou Dieu)
arrête la main d'Abraham s'apprêtant à sacrifier Isaac.
Ma curiosité n'étant guérissable par aucun doc, j'ai donc googlelisé préallablement le Ismaël en question et suis tombé, étonné, sur les photos de son mariage, en libre accès sur Picasaweb. C'est bizarre, non ? Moi qui me contorsionne en tous sens pour rester partiellement anonyme tout en continuant à "blogger", le truc m'a bluffé. Joli couple, attendrissant, un brin canaille. Evidemment sur le moment je n'étais pas sûr que ce soit la personne avec qui j'avais pris rendez-vous mais une fois sur place, pas d'ambiguïté : sourire de tombeur, cils de velours. Plus curieux encore, je m'aperçois que je ne m'autorise pas aujourd'hui à reproduire ces photos ici, qui sont pourtant accessibles à tous, juste celle qui préserve leur anonymat. Et qui vous prive, malheureusement, d'une belle série en noir et blanc mais surtout du joli dos nu de la mariée.


mercredi 6 mars 2013

quand le monde est beau

Je n'ai plus le temps de vous raconter par vie par le menu... Et cause de froid, le port des gants, peu compatible avec la manipulation du iPhone, m'a empêché d'immortaliser de beaux spécimens vestimentaires pour illustrer la série Exercices de style, de Queneau. Ai loupé l'autre jour un grand black habillé tout en vert, des pieds à la tête, en passant par les Ray-ban, parfaite macadam grenouille.

Aussi bien ne vous avais-je pas parlé de ce colloque intitulé "Faire des choix ? Les fonctionnaires dans l'Europe des dictatures 1933-1948", organisé par le conseil d'État et l'École des hautes études en sciences sociales, occasion de découvrir la personnalité d'Olivier Beaud, qui concluait les journées. Juriste et universitaire, Beaud préconise notamment la lecture de L'état blessé, de Jean-Noel Jeanneney (chez Flammarion), sur la dégradation de l'état sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Aussi ne vous ai-je pas parlé du concert de l'immense Agujetas (à la Cité de la musique), 70 ans et des poussières, et un art du chant flamenco qui semble de roc et de fer chauffé à blanc : brut, primitif, archaïque, une transe tenue à distance par la phrase musicale. En passant, petite démonstration de danse de son amie japonaise, "la meilleure danseuse du monde", assure-t-il.


Tout cela est donc passé, mais ce qui est toujours d'actualité, et dont je ne peux pas ne pas parler, c'est le dernier film documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, suite de la série Soupçons (The Staircase). Un seul DVD cette fois sur l'affaire Michael Peterson, cet homme soupçonné du meurtre de sa femme et condamné à perpèt' il y a huit ans. Coup de théâtre en 2010 : l'un des experts, décisif lors du procès, s'avère un ignoble afabulateur, jouant à l'apprenti sorcier et truquant les résultats des expertises. Du coup, le verdict serait-il à revoir ?

Alors que la première série (huit DVDs) était un incroyable polar, bien que toujours réel, ce documentaire-là offre une toute autre tonalité. Le spectateur novice sera informé des événements passés par une narration habile, montée avec talent, et le spectateur averti ne se confrontera pas cette fois à l'ambiguïté du héros et au balancement "est-il coupable, est-il innocent" qui faisait le suspense des films précédents.
Car c'est sur un homme brisé que se pose le regard de Jean-Xavier de Lestrade, avec son intelligence  habituelle : un corps rompu, un visage mâché et délavé par le temps de la prison, un être craquelé qui paraît risquer de se dissocier à tout moment, devant lequel se déploie la fresque des amours familiaux, maladroits, impuissants. Et le flash back de son procès avec les aberrations de l'accusation : Duane Deaver, l'expert ripou, aura envoyé en prison pour des années et des années bon nombre de prévenus qui auraient dû rester en liberté.
À gauche, Michael Peterson, après huit ans de détention ; au centre,
article de journal qui relate les méfaits de Duane Deaver au sein
du State Bureau of Investigation ; à droite, le réalisateur entre dans le cadre
pour étreindre Peterson.
Épuisé, Michael Peterson n'a plus rien de ce héros mi-shakespearien mi JohnIrvingien qui séduisait les hommes et les femmes, et attrapait la vie à grands coups de pattes. Il a la fragilité d'un nourrisson perdu dans un corps de vieillard.
Est-il coupable ? Peut-être. Mais il n'aura pas échappé à l'erreur judiciaire que constitue un manquement de justice.

Reste une énigme de taille : où Jean-Xavier de Lestrade
achète-t-il ses chemises ?

Soupçons, la dernière chance, éditions Montparnasse.


dimanche 3 mars 2013

qui est moi ?

« Oui, me disait-on : vous voulez "changer", mais qui veut changer en vous ? Pour changer, il faut qu'il y ait en vous quelque chose de fixe qui désire fixement changer. Où est ce quelque chose ? Je n'étais pas fier. Je n'avais pas en moi ce quelque chose. Je m'apercevais que je n'avais pas même de nom. Parfois, c'était un Pauwels qui voulait changer, et parfois un autre, et je voyais que j'avais mille Pauwels, les uns contents de leur sort, les autres très désireux de faire le voyage, certains enthousiastes et certains récalcitrants, l'un cherchant à en engager dix qui renâclaient et un autre faisant échec à dix acharnés à changer. Je ne pouvais pas dire : Pauwels veut changer. Je ne pouvais pas engager mon nom dans cette affaire, parce que je ne possédais pas véritablement mon nom. Autrement dit j'avais mille je en mouvement, mais pas de Je, J majuscule. Quand on n'a pas de Je majuscule, peut-on avoir un nom ? Quand je voyais mon nom sur un livre, dans une librairie, ou imprimé dans un journal, j'avais toujours le sentiment d'être complice d'une imposture et mon œil ne tombait pas dessus sans que je ressente un malaise. Cela dure encore, d'ailleurs, et je prends dans la plupart des cas pour des hommes très opaques ceux qui se réjouissent de voir leur nom étalé publiquement ou qui le prononcent sans trembler un peu ; ceux qui n'éprouvent pas, en ces occasions, un sentiment d'imposture. »

Monsieur Gurdjieff, de Louis Pauwels, éditions du seuil, 1954.