vendredi 29 mai 2015

clap de fin

Au départ, à l'aéroport, je ne résiste pas à mon petit jeu habituel au moment de m'enregistrer pour bénéficier du wi-fi gratuit.
Je ne suis plus Catherine, je suis Pedro. Porque no ?

lifting, suite

Finalement, ils ont réussi. Le 23 mai au soir, le port a été rendu aux passants ; quelques cafés et restaurants ont déjà investi leurs espaces de terrasses.

Les familles se promènent pour goûter la nouveauté, les enfants jouent avec les luminaires au raz du sol. Scène que je n'avais pas vue depuis longtemps : au dessus d'un bar, une abuelita profite du nouveau panorama depuis son balcon. Je pensais que toutes ces petites dames en noir que nous croisions naguère avaient fui ces immeubles, ou bien cette vie terrestre.
L'impression visuelle de ce nouveau pavement est étrange. Par endroit cela paraît comme trop grand, comme si une esplanade avait remplacé une rue. Mais dans quelques semaines ce sera noir de monde ici...
L'obélisque à la gloire des corsaires, devant la station maritime, semble planté là par hasard, encore plus que par le passé : la restriction de la circulation automobile le long du port a rendu la fonction du rond-point où il a été érigé parfaitement inutile depuis des années. À d'autres endroits au contraire c'est un soulagement : le port était défiguré le long du débarcadère par une vilaine barrière de plots de ciment, surmontés d'une vitre, mis bout à bout : ils ont disparus.

Les lampadaires sont beaucoup plus discrets
que ne le laisse croire la photo, où la diffusion
de la lumière crée un halo factice.

lundi 25 mai 2015

beach therapy


Es cavalet.
C'est visiblement leur première journée de plage, ils sont blancs comme neige. Croyant participer à une coutume locale, ils ont commandé une cruche de sangria. Venus à bout du litre et demi de breuvage, en plein soleil, ils ont piqué dans le sable, autour de leur serviette, les pailles multicolores ornées d'un perroquet sautillant que contenait le broc de verre. Il sont gais, gris et rose très vif, le souci de la protection solaire ayant dû leur paraître inversement proportionnelle à celui de leur soif. Les voilà volubiles, discutant en néerlandais avec leurs voisins espagnols et croyant être compris d'eux, pire encore, s'imaginant les intéresser.
Leur bonne humeur convainc un troisième drôle qui accepte de se joindre à eux à condition de payer son écot : il apporte des bières fraîches. Ça manquait. Finalement ils discutent, en anglais, et comparent leurs barbes. Voilà encore un sujet de conversation pour lequel je manquerais de motivation comme de vocabulaire.


Sa Trinxa.
C'est une perfection de la nature qui porte un maillot bleu marine, mais le mot maillot ne donne pas la mesure de cet assemblage complexe de bandelettes bleues qui se suivent et se croisent et finissent par endroits par accepter de supporter quelques centimètres carrés supplémentaires de tissu. 
Elle est allongée avec une amie sur un de ces lits deux personnes qu'accueillent maintenant fréquemment les plages à la mode, mobilier "so chill" équipé parfois d'un baldaquin de voilages transparents. Son amie, fort belle, ne peut paraître que banale à côté d'elle. D'ailleurs, celle-ci s'agite en parlant, c'est vulgaire, alors que l'autre reste parfaitement immobile, accoudée de son bras gauche, le droit reposant doucement sur la courbe de son corps et la soulignant à cette occasion, parachevant ainsi sa manière de statue. Il est possible aussi que le moindre mouvement dérange cet arrangement savant de rubans qui, vus de ma place, convergent des hanches vers le pubis, et s'élancent des flancs et des épaules à l'assaut d'une poitrine menue.
Il est impératif qu'elle reste à l'ombre. Le moindre hâle imprimerait sur son corps un insolent fantasme de bondage insolé. Elle bouge si peu qu'elle ne parle. Mais que répondrait-elle à une phrase telle que : " Et je lui ai trempé son caleçon avec mon Ice tea, j'étais trop contente !"


vendredi 22 mai 2015

lifting

Chaque séjour ici c'est la surprise (bonne ou mauvaise) : quels seront les nouveaux travaux?
Cette année c'est tout le long du port (on dit la façade maritime) qui a suscité l'attention de la municipalité, depuis le monument en hommage au "gent de la mar" jusqu'à la digue. Ainsi, tous les restaurants et les bars du port sont momentanément privés de terrasse, c'est dire : de revenus, car ces établissements ne sont généralement dotés que de quelques mètres carrés dans leur partie couverte au rez-de-chaussée des immeubles qui bordent le port.

Hier donc une armée de petits hommes jaunes œuvrait sur le terrain, les travaux devant prendre fin officiellement demain (23 mai). Courage.







jeudi 21 mai 2015

plastic bitch

Plus moyen d'espérer un rayon de soleil pour prendre en photo cette mosaïque de déchets de plastique. Le ciel est définitivement couvert. 
Plus tard, en ville, je vois des touristes en scooter qui, d'attendre le dernier moment pour quitter la plage, en reviennent piteusement enrubannés dans des draps de bain trempés.

mercredi 20 mai 2015

Ibiza

Ce qui m'ont cru parti vers Cannes se sont trompés. Évidemment, le billet précédent était ambigu mais j'ai d'autres palmes à fouetter. Sous le soleil espagnol avec, entre autres, les pages brûlantes de l'Etranger, de Camus.
Ci-dessous : détail d'un set en papier du restaurant populaire Can Costa, un des rares restos de ma jeunesse à être toujours ouvert (le Bon Profit a fermé ses portes l'année dernière) ; spéciale dédicace à Christophe, le tunnel reliant Ibiza ville au rivage côté Figueretas ; vue sur Figueretas le soir.



samedi 16 mai 2015

Yes I Cannes...

Cette fois-ci à l'aéroport je ne me connecte pas en Brigitte Bardot (voir billet "du b, du bon, du bonnet"). Actu oblige.

tête et pieds

Elle est toujours très intéressée par mes chaussures, qu'elle commente.
Souvent elle compte quelque chose, par exemple le nombre de reliefs
sur leurs flancs ou celui des allers retours de lacets.
L'adaptation à la maison de retraite ne concerne pas que ma mère et notre famille, mais aussi le personnel du lieu.
Ma mère est une personnalité un peu atypique pour eux, et je ne serais pas surpris que dans deux mois ils nous convoquent pour nous annoncer qu'ils en ont marre. 


De mon observation, il semble qu'elle soit plus agitée que les autres pensionnaires : certains sont là car ils nécessitent une assistance au quotidien mais ils ont "toute leur tête" ; d'autres vivent, comme elle, un pied dans la folie, sur un mode cependant assez placide et ceux que j'ai rencontrés étaient, en outre, immobilisés dans des fauteuils roulants.

Elle, la nuit, se promène dans les étages, pénètre parfois dans les chambres, réveille les autres pensionnaires ou essaye leur habits, subtilise ceux qui lui plaisent.
Dans la journée, elle est vive et, agacée par la porte du rez-de-chaussée qui donne sur la rue mais nécessite un code pour sortir, elle s'invente des rendez-vous à l'extérieur.
- "Quand vous êtes là, elle est calme, me dit une infirmière avant-hier soir, mais sinon elle veut toujours sortir."

C'est vrai qu'avec moi elle est assez calme.
On joue aux cartes, à la bataille. Alors qu'avec un enfant on aime à constater ses progrès, avec ma mère je finis par m'émerveiller de ce qui n'est pas détruit. Par exemple : elle sait encore compter jusqu'à trente-deux, au moins. Et la plupart du temps elle reconnaît quelle est la carte la plus forte.

Je mets à profit ces heures sans objet pour m'occuper de ses pieds qui sont en mauvais état. Peau sèche, callosités, ongles peu soignés, épaissis par les mycoses..., il y a de quoi se "distraire". Je l'installe dans un fauteuil, lui donne un bain de pieds, puis à genoux, m'attaque ensuite à la tâche. Elle ne cesse de commenter : Mais tu vois tout ce que je t'oblige à faire! C'est dingue tout ce que tu travailles! Quelle patience tu as. Etc.

Un moment, toujours à genoux sur le tapis, occupé à limer ses ongles, je tourne la tête vers elle, intrigué par son silence, me demandant si elle s'était assoupie.
Elle, en souriant :
- Tu vérifies si je suis toujours en haut ?

mardi 12 mai 2015

le temps, l'âge

- Tu as encore grandi!
- Ah bon ?
- Ah, oui, c'est sûr!

Cela fait quelques mois que ma présence lui est importante d'une façon très significative.

Quand ma mère ouvrait la porte de son appartement, ma présence provoquait chez elle un petit éclat de rire, elle criait mon prénom comme si c'était incroyable qu'on se trouve en présence l'un de l'autre, puis elle commentait :
- Je suis tellement contente de te voir, tu m'as tellement manqué.
- Mais maman on se voit deux fois par semaine! On s'est vus il y a trois jours.
- Oui je sais, mais tout de même...

Ce processus s'est amplifié de mois en mois. L'éclat de rire se mêle aux pleurs de joie, parfois à un léger trépignement, elle vient vers moi et pose sa tête sur mon torse :
- J'avais peur qu'on ne se revoit plus jamais !
- Mais enfin maman, on se voit toujours plusieurs fois par semaine, il ne faut pas avoir peur de ça, on se voit toujours.
- Oui je sais je sais, c'est idiot, c'est comme ça.

Aujourd'hui cela s'est encore accru. Quand je la rejoins dans sa maison de retraite, parfois elle crie mon prénom en levant les bras au ciel, court vers moi et se précipite dans mes bras. Spectacle plutôt embarrassant : un badaud croirait des retrouvailles après des années de séparation.
- Comment ça va maman ? Est-ce que tu es heureuse en ce moment ?
- Oh oui, quand je te vois, ça va.
- Oui mais quand tu ne me vois pas, comment ça se passe dans la journée ?
- Oui, ça va.
Elle me parle en me touchant le bras, la main. Elle m'observe beaucoup, commente souvent mes cheveux, mes chaussures, et le fait que j'ai l'air fatigué. Elle pense fréquemment que je grandis. Sa folie me transforme.
- Tu es formidable.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Tu as encore rajeuni...
- Moi ? Mais non maman, je suis un vieux monsieur maintenant...
Elle, estomaquée :
- Pas du tout. Là c'est bien, là aussi c'est bien... (Tout en disant cela, elle se touche le visage, le front, les tempes, les pommettes, le menton, en tirant légèrement, comme lorsque l'on se fait un faux lifting devant le miroir).
- Bon, si tu veux. Mais j'ai 54 ans maintenant.
- Ce n'est pas possible. Tu dois te tromper.
- Non, je t'assure. Et on ne peut rien y faire.
- Tu crois ? Si on peut y faire quelque chose, je te le donnerais.



 

mardi 5 mai 2015

deux semaines

Cinq fois. Hier soir dimanche, c'est la cinquième fois que je rends visite à ma mère dans cette maison de retraite depuis qu'elle y est entrée le 21 avril.

Visiblement l'adaptation va être plus difficile et plus longue pour moi que pour elle. 
Dimanche nous avons dîné sur place : afin de l'acclimater au lieu nous évitons les sorties du soir, aussi pour ne pas risquer de la confronter aux troubles que je citais à la fin de mon dernier billet la concernant.
Elle est très joyeuse. Elle paraît tout à fait en forme, tout à fait tranquille. Elle s'est prise d'affection pour une serveuse qu'elle s'est persuadée de connaître déjà. Elle lui invente une vie.
- Tu la connais, non ? Elle est très sympa, elle habite le quartier. Avant elle habitait rue Daguerre, elle avait un autre métier.
- Ah bon, elle faisait quoi ?
- Elle faisait des trucs comme ça (elle trace un rectangle invisible sur la nappe, avec son index), on pouvait la voir si on voulait, les gens passaient, comme ça, mais ce n'était pas obligé.

Elle est tout à fait dingue, dans un délire permanent mais léger. J'ai l'impression que si la chambre a un effet contenant bienfaiteur par sa petitesse, l'organisation sociale du lieu pourrait bien la rendre plus dingue encore. Mais c'est difficile à savoir.

De sa chambre, qui donne sur une large cour, sans vis-à-vis, on voit un grand escalier de secours, vaste hélice couleur zinc. Dans un premier temps elle l'a trouvé très moche. Ce soir, depuis la table où nous dînons, nous avons vue sur lui aussi.
- Cet après-midi je suis montée là-haut (elle fait un geste hélicoïdal avec le doigt). Eh bien ce n'était pas facile avec la pluie.
Tout cela n'a bien sûr pas eu lieu. Elle me fait pourtant une description de la pluie tombant au travers des marches qui pourrait m'en faire douter.
- Tu as dû avoir une belle vue de là-haut...
- Oui, c'est très beau.
- Mais je pense que c'est interdit d'aller là, non ?
Elle est radieuse à l'idée d'avoir fait quelque chose d'interdit :
- Oui, mais je le fais quand même. C'est ce qui fait mon charme...

Après on rejoint sa chambre. C'est difficile maintenant ces heures à passer avec elle, sans la distraction du repas à préparer, le couvert à dresser, la vaisselle à faire qui étaient prétextes à lui faire répéter du vocabulaire, écrire le nom des couleurs etc. 
Je suis plus perdu qu'elle ici. On parle, mais c'est difficile de dire de quoi on parle vraiment. On dit juste qu'on est là, ensemble.
- Tu dois en avoir marre de mes élucubrations!, dit-elle soudain.
- Mais non, pas du tout maman.
Je ne sais pas jusqu'à quand cela va durer.

Elle s'endort encore, comme d'habitude, en m'écoutant lire une aride nouvelle de Jerome Charyn.