mardi 24 février 2015

un petit coing de paradis

Les quelques lignes publiées le 10 février ont suscité envois, commentaires et cadeaux. Dans le désordre : un citronnier du peintre académico-croûteux Quang Ho, partagé sur Facebook.




Une boîte de pâte de coing, venue directement d'Espagne.

Et cette recette, tirée de Biographie de la faim, d'Amélie Nothomb (éd. Le livre de poche), livre prêté qu'une amie me rend à l'occasion :
"La terreur augmentait ma faim. Je mettais les bouchées doubles. J'embrassais le monde jusqu'à l'étouffement. La neige aussi je voulais la manger. J'inventai le sorbet nival : je pressais des citrons, j'ajoutais du sucre et du gin, j'allais dans la forêt avec cet élixir, je choisissais une belle neige épaisse, poudreuse et vierge, je versais dessus la potion, je sortais ma cuiller et je mangeais jusqu'à me saouler. Je rentrais avec plusieurs grammes d'alcool dans le sang, le coeur brûlé par l'excès de neige."

lundi 23 février 2015

l'invention des souvenirs

"Dans les dix dernières années de sa vie, ma mère perdit peu à peu la mémoire. Lorsque j'allais la voir, à Saragosse, où elle habitait avec mes frères, il nous arrivait de lui donner un magazine, qu'elle feuilletait soigneusement de la première à la dernière page. Après quoi nous lui prenions le magazine des mains pour  lui en présenter un autre qui était en réalité le même. Elle se remettait à le feuilleter avec le même soin.[...] 
Il faut commencer à perdre la mémoire, ne serait-ce que par bribes, pour se rendre compte que cette mémoire est ce qui fait toute notre vie. Une vie sans mémoire ne serait pas une vie, pas plus qu'une intelligence sans possibilité de s'exprimer ne serait une intelligence. Notre mémoire est notre cohérence, notre raison, notre action, notre sentiment. Sans elle, nous ne sommes rien.
J'ai souvent imaginé d'introduire une scène, dans un film, où un homme essayerait de raconter une histoire à l'un des ses amis. Mais il oublie un mot sur quatre, généralement un mot très simple, voiture, rue, agent de police. Il bafouille, il hésite, il fait des gestes, il cherche des équivalences pathétiques, jusqu'à ce que son ami très irrité le gifle et s'en aille. [...]
Indispensable et toute puissante, la mémoire est aussi fragile et menacée. Elle n'est pas seulement menacée par l'oubli, son vieil ennemi, mais par les faux souvenirs qui jour après jours l'envahissent. Un exemple : j'ai longtemps raconté à mes amis (et je le cite dans ce livre) le mariage de Paul Nizan, brillant intellectuel marxiste des années trente. Je revoyais parfaitement l'église de Saint-Germain-des-Prés, l'assistance dont je faisais partie, l'autel, le prêtre, Jean-Paul Sartre témoin du marié. Un jour, l'année dernière, je me suis dit subitement : mais c'est impossible ! Jamais Paul Nizan, marxiste convaincu, et sa femme, qui appartenait à une famille d'agnostiques, ne se seraient mariés à l'église ! C'était parfaitement impensable. Avais-je donc transformé un souvenir ? S'agissait-il d'un souvenir inventé ? D'une confusion ? Ai-je planté un décor familier d'église sur une scène que l'on m'a racontée ? Aujourd'hui encore je n'en sais rien."

 Extrait de Mon dernier soupir, de Luis Buñuel, éditions Robert Laffont. 
Ce texte est évoqué dans L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, de Oliver Sacks.

vendredi 20 février 2015

sel de mère

Quand je passe chez elle, c'est généralement en fin de journée, avec un sac plein de provisions que je déballe dans la cuisine pour préparer le dîner, et un déjeuner pour le lendemain, qu'une intervenante extérieure à la famille lui fera réchauffer.
- "Tout ce que tu amènes ! Tu as dû te ruiner!" dit ma mère avec une double gourmandise.

J'essaye de lui faire retrouver, et mémoriser, les noms des aliments, des objets.
- Et ce fruit, tu le connais ?
- Oui, il est énorme. Il est magnifique!
- Tu connais son nom ?
- Je ne me souviens plus.
- C'est facile, il n'y a que des A comme voyelles. Et presque que des N comme consonnes.
- ...
- Ananas, c'est un ananas. Essaye de t'en rappeler, on l'écrira tout à l'heure.

On l'écrira évidemment sur du sable. Pourtant, l'écrit ne cesse de l'interroger.
- "Sel de mer La Baleine, décrypte-t-elle sur l'emballage cylindrique. La Baleine, ça c'est toujours appelé comme ça, c'est vieux comme Hérode. Sel de table io...?, iodé. Table iodée ???!! Mais, il y a quelque chose que je ne comprends pas, je ne suis pourtant pas folle!"
Je rigole : "Mais non, maman, tu n'es pas folle du tout. C'est le sel qui est iodé, pas la table. C'est parce qu'il vient de la mer." Elle me jette un regard suspicieux.

Une autre fois, sur le même produit dont le conditionnement a été récemment enrichi d'arguments marketing : " Sel de mer. Grands espaces. Ça ne veut rien dire! Riche en magnésium. Eh bien, c'est bon à savoir, je n'en mangerai plus de leurs conneries."

L'objet n'a plus de nom s'il n'est pas sous-titré. Affairé à assaisonner des crudités, je brandis la bouteille du vinaigre, la tournant pour dissimuler son étiquette :
- Et ça, tu sais ce que c'est ? On s'en sert pour faire la sauce de salade.
- Non. Il faudrait que je puisse lire, explique-t-elle en souriant.

Je dispose les aliments sur le plan de travail, lui en passe d'autres pour qu'elle les range dans le réfrigérateur. Elle se tient debout devant, appuyée à la porte grande ouverte, redécouvrant à cette occasion ce qui s'y trouve.
- "Activia. Y'en a plein, des Activia. Président. C'est le meilleur des beurres, je ne prends toujours que ça. Maille. C'est la moutarde de Dijon."
Au bout d'un petit moment je lui explique :
-"Tu sais, il ne faut pas laisser la porte ouverte trop longtemps, parce que le froid s'en va. L'armoire blanche, le réfrigérateur, c'est pour garder le froid à l'intérieur".

À regret elle referme. Le réfrigérateur est devenu sa bibliothèque d'Alexandrie. 
Une bibliothèque en flammes, comme il se doit.

mardi 10 février 2015

ailleurs, la douceur

Dans la journée on marche dans la neige, jusque la forêt où un instant on joue à cache cache avec un daim.
Le soir, dans l'appartement surchauffé je dors sous la protection du citronnier et de ses fruits jaunes et verts. (Je repense, ici encore, au film de Victor Erice, El sol del membrillo - traduit en français par le Songe de la lumière -, autour d'un cognassier que tente de saisir le peintre Antonio Lopez Garcia. )
Ça dure quelques jours brefs et puis c'est terminé, presque loin déjà.


jeudi 5 février 2015

l'imagi-mère

Quelques temps après être revenue de cette semaine d'hospitalisation calamiteuse en début d'année, ma mère s'est mise à dormir de façon encore plus désordonnée que d'habitude. Je la trouvais parfois endormie le soir quand j'arrivais pour préparer son dîner.

Résultat, au moment de se coucher vraiment, elle n'était plus fatiguée. Là où d'ordinaire elle s'assoupissait au tiers de la lecture d'un texte, je devais lui lire plus d'une nouvelle pour qu'elle présente des signes d'endormissement.

J'ai laissé tomber l'anthologie de nouvelles japonaises, qui me paraissaient dans l'ensemble trop sombres, quand il m'a fallu affronter ce passage : 
"- Vous ne trouvez pas que les souvenirs sont une chose bien précieuse ? Quelle que soit la situation dans laquelle un être humain se trouve, la possibilité de se remémorer le passé ancien est assurément une bénédiction des dieux."

J'ai censuré ces lignes, comme je simplifie parfois certaines notations : dans le livre de nouvelles indiennes que nous lisons actuellement, je traduis les mots étrangers ("Faraday House", par exemple, devient "la maison Faraday", "bidis" devient "cigarettes" etc), en précise certains ( "voiture Rolls Royce" plutôt que "Rolls Royce" tout court).

Comme à chaque dîner, hier soir ma mère commente l'assiette dans laquelle elle mange. La plupart du temps, elle tente de déchiffrer ce qui inscrit en dessous, la marque anglaise et le nom du modèle, ce qu'elle fait parfois alors qu'il reste des aliments dedans, tendant alors haut l'assiette au-dessus d'elle, de façon plus ou moins périlleuse.
Je l'ai déjà expliqué, les mots écrits la rassurent, lui donnent prise sur le réel, lui livrent une définition des choses. Maintenant aussi elle compte - les fleurs qui décorent la vaisselle, le motif qui se répète le long du pourtour, etc - ce qui semble avoir la même fonction apaisante.

- "C'est peut-être idiot, mais je les ai toujours aimées", dit-elle en caressant le tour de l'assiette.
Elle sourit et ajoute : "C'était le bon temps," phrase que je n'ai jamais entendu dans sa bouche de toute ma vie. 
Puis : "Huit!"
Moi : "Tu as dit, c'était le bon temps..." (Je ne suis vraiment pas habitué à ce que ma mère exprime un jugement positif sur quoi que ce soit et je me demande si cette remarque concerne un évènement en particulier).
Elle, souriant encore, avec une voix très douce : "Oh oui ! Ce sont vraiment de beaux souvenirs."

Je la laisse avec cette rêverie. Je trouve que la capacité de s'inventer des souvenirs est une chose précieuse, assurément une bénédiction des dieux.



mercredi 4 février 2015

blasphème : une répression plus sociale que religieuse

On fait coutumièrement remonter la punition du blasphème à Saint Louis, son innovation consistant à édicter des peines corporelles allant bien au delà de ce qui était demandé par l'Église.

"On a vengé le père Noël ! On a vengé le père Noël !"
La législation moyenâgeuse a oscillé entre deux tendances répressives : 
- Une modérée (définie par l'ordonnance de 1510, texte clé repris en 1514, 1546, puis en 1651 et 1666).
"Le premier blasphème est frappé d'un amende doublée, triplée, quadruplée lors d'une deuxième, troisième et quatrième rechute.[...] Le cinquième blasphème est puni du carcan, peine infamante, de huit heures du matin jusqu'à treize heures de l'après-midi, un dimanche, un jour de fête ou de marché. Le coupable est alors soumis à toutes les "vilénies et opprobes" c'est-à-dire aux insultes des passants, voire à leurs projectiles. Au sixième blasphème commencent les mutilations corporelles : exposition au pilori et lèvre supérieure fendue par un fer chaud de sorte que les dents apparaissent. À la septième récidive, la lèvre inférieure est coupée. En cas d'obstination dans le délit, la langue est coupée "tout juste" ce qui supprime à jamais la possibilité de blasphémer. [...]
- Une rigoureuse, avec l'ordonnance de 1681 où "dès la première faute les blasphémateurs ordinaires ont la langue percée sans autre forme de procès ; les auteurs de blasphèmes "qui appartiennent  à l'infidélité " sont de leur côté emprisonnés sur le champ et punis de façon exemplaire.[...]
La législation royale se montre [...] plus rude envers les blasphémateurs que la législation canonique : jusqu'au XVIe siècle, celle-ci refuse avec obstination les mutilations corporelles."

Le blasphème, pris dans sa signification générale, comprend tous ceux que nous appelons athéisme, idôlatrie*, magie et sortilège [...]. 

Il est crime de lèse majesté divine, éminente dignité qui amène à poser la question de l'autorité à laquelle incombe sa sanction dans le cadre de la rivalité de compétence entre juridictions ecclésiastiques et juridictions laïques. [...] En effet, le crime de lèse majesté passe aisément d'une compétence ecclésiastique à une compétence séculière : il représente une menace pour le royaume, en bafoue le caractère très chrétien et est lié à une notion de marginalité et de dissolution dangereuse pour l'ordre social."

La peur collective du blasphème atteint son apogée aux XV et XVIe siècles,  et s'apaise dans la seconde moitié du XVIIIe. Il faut dire que l'accusation de blasphème, dans bien des cas, repose sur le oui-dire, la délation.

Au XVIIIe siècle, les juristes qui commentent les condamnations pour blasphème notent :
- Pour Guyot, la justification de la punition est d'ordre social : "les juges, bien pénétrés qu'il n'appartient point aux hommes de venger la divinité à laquelle il doit être réservé de punir ou de pardonner [...] savent que la punition ne doit jamais excéder le mal que la société peut en souffrir".
Une position a mettre en relation avec celle de Voltaire :
"Votre illustre Montesquieu dit :"Il faut honorer la divinité et non la venger." Pesons ces paroles. Elles ne signifient pas qu'on doit abandonner le maintien de l'ordre public. Elles signifient [...] qu'il est absurde qu'un insecte croie venger l'Ētre suprême. Ni un juge de village, ni un juge de ville ne sont des Moïse et des Josué."
-Brissot quant à lui renverse l'échelle des valeurs traditionnelles : " [...] nous sommes persuadés que c'est l'espèce de crime [les crimes contre la religion] la moins importante."

À la lumière de différentes affaires de répression du blasphème, on peut déceler "un abâtardissement certain du crime suprême de lèse majesté divine qui n'est plus dénoncé qu'en fonction d'intérêts particuliers".  Ces conclusions recoupent de près celles tirées d'études de cas du XVe siècle. 
"Le crime défini comme anti religieux aurait donc été depuis longtemps associé à des faits sociaux".

Ces quelques lignes sont extraites, copiées collées, de deux textes parus dans la revue Mentalités n° 2, "Injures et blasphèmes", édition Imago (1989).  L'un consacré au blasphème du moyen âge au XVIIe siècle, de Élisabeth Belmas, l'autre portant sur la période du XVIIIe, signé Françoise Hildesheimer.

Sur le même sujet, on lira l'article du rabbin Delphine Horvilleur à la suite de l'attentat du 7 janvier 2015, ainsi qu'un article intéressant de Jacques de Saint Victor paru dans le Figaro du 29 janvier. Il est question dans ce dernier d'un rappel historique organisé autour de la suppression du délit, en 1791.

* Le grand risque de l'image n'est pas tant d'être une caricature ou une insulte, mais au contraire, de devenir le support d'une idôlatrie iconophile...