jeudi 25 février 2021

quand la ministre est tranquillement et bêtement blanche

J'ai commencé L'Établi, que j'avais envie de lire depuis fort longtemps.
C'est le récit de Robert Linhart, engagé comme ouvrier spécialisé chez Citroën, en 1968, dans la lignée du mouvement d'intellectuels de l'époque qui entrent à l'usine.


Il arrive sur une chaîne de production de 2 CV. Il n'a aucune qualification, autant dire qu'il ne sait rien faire, on l'affecte le premier jour à l'atelier de soudure, où il se trouve devoir apprendre auprès de Mouloud. Celui-ci, la quarantaine, est de Kabylie, où il a femme et enfants (Linhart, lui, est né en 1944, il a donc, au moment de cette expérience, 24 ans). Mouloud réalise ses soudures à l'étain presque les yeux fermés, d'un geste sûr et précis, nécessaire et économe. Linhart observe mais n'arrive à rien quand il tente à son tour le coup de chalumeau. Sa maladresse est consternante, Mouloud essaye gentiment de l'encourager, cependant on voit bien que jamais Linhart ne pourra atteindre le niveau nécessaire, et il y a le rythme de la chaîne à suivre.

Linhart interroge Mouloud sur son statut à l'usine, sa qualification. Extrait :
«"M. 2", répond-il, laconique. Manoeuvre.
 Je m'étonne. Il n'est que manoeuvre ? [...]Et moi qui ne sais rien faire, on m'a embauché comme "ouvrier spécialisé" (O.S. 2, dit le contrat) : O. S., dans la hiérarchie des pas-grand-chose, c'est pourtant au dessus de manoeuvre... [...] A la première occasion, je me renseignerai sur les principes de classification de Citroën. Quelques jours plus tard , un autre ouvrier me les donnera. Il y a six catégories d'ouvriers non qualifiés. De bas en haut : trois catégories de manoeuvres (M. 1, M. 2, M. 3), trois catégories d'ouvriers spécialisés (O. S. 1, O. S. 2, O. S. 3). Quand à la répartition, elle se fait de façon tout à fait simple : elle est raciste. Les Noirs sont M. 1, tout en bas de l'échelle. Les Arabes sont M. 2 ou M. 3. Les Espagnols, les Portugais et les autres immigrés européens sont en général O. S. 1. Les Français sont, d'office, O. S. 2. Et on devient O. S. 3 à la tête du client, selon le bon vouloir des chefs.»

Je n'en suis pas beaucoup plus loin dans la lecture quand la précieuse M. m'indique les épisodes de l'émission LSD (France Culture) Musiques africaines, une histoire parisienne. J'écoute hier le premier volet, Barbès cafés, princes du raï et sons du bled. On y retrouve avec émotion, entre autres choses réjouissantes, des profils similaires à celui de Mouloud, ces hommes seuls qui vivent dans une chambre d'hôtel avec "un radio-cassette et un mange-disque", pour qui la musique sera un soutien, mêlant nostalgie et imaginaire projectif, et le café un lieu de vie, presque une place de village.


Entre ces deux moments emplis d'intelligence et de poésie, ce livre et cette émission, je prends le temps de visionner l'interview de Frédérique Vidal par Jean-Pierre Elkabbach, histoire de savoir vraiment de quoi on parle, ce qui s'est dit dans cette émission où la ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation aurait décrété une enquête sur l'islamo-gauchisme à l'université. À la minute 40:06, après que le très très vieux journaliste lui ai fait confirmer que, naturellement, rassurez-moi, elle condamnait aussi, avec l'islamo-gauchisme, le regard conjoint porté sur la race, le genre et la classe sociale, elle opine avec assurance et lance : "D'ailleurs en biologie ça fait bien longtemps que on sait qu'il n'y a qu'une espèce humaine, et qu'il n'y a pas de race, alors vous voyez à quel point je suis tranquille avec ce sujet là." 

En biologie ?! Sans rire ? On lui parle sciences sociales et elle répond biologie ? Je me demande quel ordre biologique sévissait donc chez Citroën, à son avis, en 1968, pour qu'on ait pu classifier les personnes en fonction de leurs origines ethniques... Et dans quelle famille, quel genre, quelle espèce biologique, elle range les islamo-gauchistes ? Et surtout les ministres, dont, apparemment, les caractéristiques remarquables ne sont plus de travailler et de réfléchir, mais "d'être tranquille" avec les questions raciales. Hop, sous le tapis les non-Blancs, et un sourire utltra-white.

L'Établi, de Robert Linhart, est publié aux éditions de Minuit.


dimanche 21 février 2021

immensité 6

« Nous finissons par boire pas mal de verres, jusque assez tard dans la nuit.
En rentrant chez Jill, je constate avec horreur que ma mère est restée debout a m’attendre. Elle s’inquiétait. Elle est contrariée que je sois revenue seule à pied à une heure si tardive. Je lui dis que ce n’est pas le cas, que mon ex m’a raccompagnée - il n’y a au une raison de t’inquiéter, je vais bien, va te coucher. […]
Mon ex ne m’a bien sûr pas raccompagnée. À la place, j’ai erré, complètement ivre, de la rue principale à la voie ferrée, où je me suis allongée pour écouter le silence du monde. Puis, couchée, sur le dos, j’ai fumé une cigarette en ayant l’impression de faire partie du sol, d’être devenue l’une des sombres créatures égarées de la nuit.
D’aussi loin que je me souvienne, c’est l’une de mes sensations préférées. Être seule dans un lieu public, errant dans la nuit ou étendue par terre, anonyme, invisible, flottant sur le sol. Être un “homme de la foule” ou au contraire seule avec la Nature, voire Dieu. Réclamer sa part d’espace public alors qu’on a l’impression de disparaître dans son immensité, sa sublimité. S’entraîner à la mort, se sentir complètement vide, mais en tenant d’un fil à la vie.
On a souvent voulu empêcher les femmes d’éprouver cette sensation, à des époques et dans des lieux très divers. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ne vous a-t-on pas répété des millions de fois qu’une femme se promenant seule la nuit court à la catastrophe? Dans ces conditions, impossible de décider si vous êtes courageuse ou idiote et portée à l’autodestruction. Car parfois, s’entraîner à la mort se résume bien à cela. Adolescente, j’aimais prendre des bains dans le noir avec des pièces de monnaie sur les yeux. »

Extrait d’Une partie rouge, de Maggie Nelson, éditions du sous-sol.

Cette série "immensité" présente des extraits de livres lus récemment dans lesquels le mot immensité apparaît.

mardi 9 février 2021

Victoria Santa Cruz

Bon, pour me faire pardonner du streaming périmé de Pelléas et Mélisandre, objet du billet d'hier, je partage avec vous une découverte récente : une vidéo de Victoria Santa Cruz, mettant en scène son poème Me gritaron negra!, texte qui résume si bien le parcours de cette activiste, chantre de la culture afro-péruvienne.


Expérience fondatrice, la scène que restitue le poème est celle où, dans la rue/terrain de jeu des enfants, certains refusent de jouer avec Victoria car elle est noire. Elle a cinq ans environ (elle est née en 1922), et découvre qu'elle est Noire, non pas qu'elle est de couleur noire mais tout ce que cela comporte d'être Noire (elle fait partie d'une petite communauté afro-péruvienne, descendante des esclaves importés). Elle dit qu'un coup de couteau est une caresse par rapport au choc qu'elle a éprouvé alors.

C'est par la danse, et en retournant volontairement vers ses racines noires, musiques et rythmes, qu'elle tracera son libre chemin et affirmera la fierté d'être Noire. D'abord une troupe avec l'un de ses frères (ils sont dix frères et soeurs, une famille de talents artistiques), puis, après un passage en France, la fondation du Teatro y danzas negras del Peru (Théâtre et danses noires du Pérou), en 1968.

Evidemment, comme c'est une immense figure, on trouve plein d'infos sur elle sur Internet, et une longue interview réalisée par TV Peru. A regarder si, comme moi, vous découvrez cette artiste tardivement (alors qu'elle n'est morte que relativement récemment en 2014)...

Pelléas et Mélisande, ouvrez l’œil

Je m’en veux terriblement car je voulais vous faire découvrir un très beau spectacle, et j’ai bêtement laisser filer le temps sans vérifier la date jusqu’à laquelle le streaming était disponible. Je m’attendais tellement à un nouveau confinement, il y a dix jours, que je m’étais gardé cette friandise pour l’occasion, car moi-même je n’en avais vu qu’une partie en fin d’une soirée de travail tardive. Mais las, le gong a sonné, la diffusion s’arrêtait le 31 janvier.


Il s’agit de Pelléas et Mélisande, opéra de Debussy, monté au Grand Théâtre de Genève. Mise en scène et chorégraphie Damien Jalet et Sidi Larbi Cherkaoui, scéno Marina Abramović, costume Iris van Herpen, direction musicale Jonathan Nott, avec Jacques Imbrailo, Mari Eriksmoen, Leight Melrose...

Jamais monté avec un ballet, cet unique opéra de Debussy accueille cette fois 8 danseurs qui expriment en quelque sorte les non-dits et les mystères du texte, qui rendent visible une partie de l’invisible de cette pièce étrange. Sur le site du théâtre, vous trouverez quelques vidéos qui explicitent le parti pris de mise en scène autour du regard, de l’oeil.

Mais si j’explique tout cela, ce n’est pas tout à fait en vain : c’est que cette œuvre sera prochainement programmée sur TV 5 Monde, date encore inconnue, alors, ouvrez l’œil, guettez sa diffusion!