mardi 26 juin 2018

de l'amour

C'est une petite perle qui m'a été révélée par mon amie N., qui fut longtemps égyptienne d'adoption et que je connus au Caire, l'année même où je découvrais l'Egypte.


Je me suis délecté à l'écoute de ces émissions radiophoniques datées de 2011 (13 épisodes de quelques minutes), hésitant à en publier le lien ici, puis décidant ensuite par malice que je le ferai pour la fin du ramadan. Malice, car, vous l'écouterez, on y décrit des pratiques plus haram que halal : il y est question de la vie sexuelle d'Ayman.
Mais pour qui connaît ce pays, c'est l'autre intérêt de l'interview, il est dit aussi beaucoup de choses sur l'Egypte, en très peu de mots, et dans une langue délicieuse chargée d'émotions. C'est ici, sur le site d'Arte radio...

Pourtant, malgré mon projet, à l'heure de l'Aïd je n'étais pas devant ce clavier mais parti rejoindre N. à Naples, sa nouvelle patrie. A mon retour le ramadan se rappelait à moi sous les traits du coeur sucré de Zozo, la mère de M., qui me faisait remettre par son intermédiaire ma part de douceurs rituelles.

Ainsi donc seront réunis dans ce billet la chaste Zozo et le chaud Ayman, sous le signe de l'amour.

mardi 12 juin 2018

histoires d'Aury

Je reviens encore sur l'extrait du texte de Pauline Réage, dont plusieurs lecteurs ont aimé la beauté sans connaître l'auteur, ni le contexte de son écriture.


Pauline Réage est l'auteur d'Histoire d'O, roman érotique qui fit scandale a sa sortie, en 1954. Le livre est écrit sous pseudonyme et, à cette époque, on peine à le croire l'oeuvre d'une femme. Certains soupçonnent Jean Paulhan, dépositaire du manuscrit, de se dissimuler sous cette identité féminine.

C'est bien Dominique Aury pourtant qui l'a griffonné page après page le soir dans son lit ("Elle écrivait encore à l'heure des boueux, et de la petite aube."), comme elle le raconte notamment dans ce texte, Une fille amoureuse, publié en 1969 conjointement à Retour à Roissy, une sorte de suite courte à Histoire d'O.

Roissy est, dans Histoire d'O, le lieu secret et fermé où René, l'amant de O, l'amène pour la livrer à d'autres hommes, d'autres femmes, et aux affres (ou aux plaisirs) de la soumission.
Roissy n'évoque pas alors l'aéroport que nous connaissons aujourd'hui, la construction de celui-ci n'est décidée qu'au milieu des années soixante : c'est juste un petit bourg tranquille que Dominique Aury aperçoit un jour en promenade ([...] et ce Roissy-en-France aperçu au cours d'une brève randonnée de printemps) dans cette région d'Ile-de-France qu'elle affectionne et qui lui fera choisir son pseudonyme sur une carte, Réage étant le nom d'un autre lieu.

Une fille amoureuse, qui raconte la genèse d'Histoire d'O, est un texte empreint de nostalgie, car Dominique Aury le rédige alors que Jean Paulhan, son amant de longue date, se meurt lentement à l'hôpital. Retour à Roissy, dont le préambule prévient "Les pages que voici sont une suite à l'Histoire d'O. Elles en proposent délibérément la dégradation et ne pourront jamais y être intégrées" est une oeuvre de fin. Autant le premier roman peut être lu comme une sacralisation de l'amour absolu, idéal, quasi mystique, autant le Retour est le récit du doute, de la peur de la trahison, de l'abandon et finalement de la perte.

Ce que peu savent, c'est que Dominique Aury n'est pas le véritable nom de cette femme à la mise austère (Il fallait maintenant [...] reprendre le harnais strict, la muette douceur coutumière), coeur fidèle qui aima sans se préoccuper du genre.

Avant sa longue relation avec Jean Paulhan, Anne Desclos avait vécu une passion avec Thierry Maulnier, écrivain et journaliste de droite, et c'est à son conseil, dans ce milieu où l'usage du pseudonyme était alors très répandu, qu'elle avait publié ses premiers articles de presse devenant ainsi Dominique Aury.

Dans les dernières lettres qu'elle écrit à Paulhan, comme un retour à elle-même, parfois elle signe de son prénom d'origine, Anne.

lundi 11 juin 2018

projection privée

Quand j'ai lu la première fois le texte de Pauline Réage dont j'ai publié un extrait dans le billet précédent, j'ai arrêté ma lecture immédiatement après cette phrase : "Et le temps vient où l'on ne peut plus séparer le bruit des paroles et des soupirs d'avec le bourdonnement continu des moteurs et le chuintement des pneus qui montent de la rue". Ces mots ont réveillé les souvenirs d'escapades amoureuses indissociables du trafic de la rue.

Deux photos repeintes, des oeuvres signées Lou Goaco, datées de 1991. Le dessin du serpent
est réalisé au Bic directement sur le modèle. 

Ca se passe au début des années quatre-vingt dix. J'ai régulièrement des rendez-vous érotiques rue Monge. L'appartement se trouve en hauteur d'un immeuble haussmannien, quatrième ou cinquième étage, je ne m'en souviens plus : une chambre, un salon et une grande cuisine ouverte où se tient une table ronde sympathique.
La chambre est à gauche en entrant. Les rideaux y sont toujours tirés quand j'arrive. Elle n'est pas très spacieuse : un lit, une armoire, un petit bureau qui soutient un terrarium (qui abrite un python, mais cela est une autre histoire).

C'est une chambre d'amour. On y fait et défait l'amour. On le fait longtemps, car nous sommes jeunes. Et après, il y a cette fatigue énorme, physique et émotionnelle, satisfaisante, un peu écoeurante parfois. Les membres ont une lourdeur particulière, et ce poids ressenti n'empêche pas le sentiment contraire d'être léger, un peu cotonneux. On regarde son corps allongé sur le lit et celui de l'autre, les parties de soi et de l'autre superposées, partagées, celles qui sont disjointes, qui cherchent la fraîcheur loin sur les draps.
Moi, je scrute aussi une drôle de chose, un étrange petit mouvement que je n'identifie pas la première fois que je le remarque : à l'autre bout de la pièce, au-dessus de la fenêtre, une bande de lumière sur le plafond semble animée de couleurs. C'est le jour, arrêté par les lourds doubles-rideaux, qui crée une bande lumineuse sur le plafond, juste au-dessus de la tringle de bois cylindrique qui supporte voilages et étoffes.
Je ne connais pas l'explication scientifique du phénomène que j'observe cette fois où, intrigué, je m'approche de la fenêtre, mais j'imagine que le verre des carreaux a son rôle à jouer : ce bandeau de lumière est en réalité la projection de ce qui se déroule dans la rue. Sur le plafond, dans le faisceau lumineux, les petits rectangles de couleur, que je voyais animés comme des insectes, sont les voitures qui roulent en ce moment même en bas, rue Monge. Interloqué, je constate qu'on les distingue clairement, minuscules, vues du dessus avec leurs capots, le pare-brise, mais aussi d'autres détails de la rue, les auvents des boutiques, les passages piétons etc.

J'ai pour toujours cette image en tête : les corps ocre abrutis d'amour, la chambre et les rideaux bistre et ce trait presque aveuglant en hauteur, qui s'anime de façon imperceptible de la vie d'en bas. Le tout dans l'odeur sableuse, doucereuse, de la demeure du python.

mercredi 6 juin 2018

le bruit des soupirs

"Une fille amoureuse dit un jour à l'homme qu'elle aimait : moi aussi je pourrais écrire de ces histoires qui vous plaisent... Vous croyez ? répondit-il. Ils se rencontraient deux ou trois fois la semaine, et jamais aux vacances, et jamais aux fins de semaine. Le temps qu'ils passaient ensemble, chacun le volait à la famille et au travail. Les après-midi de janvier et de février, quand les jours allongent et que le soleil envoie de l'ouest des reflets rouges sur la Seine, ils se promenaient sur les berges, quai des Grands Augustins, quai de la Tournelle, s'embrassaient sous l'ombre des ponts. Un clochard une fois leur a crié : Vous voulez qu'on vous paie une chambre ? [...]
Restaient les chambres en effet. La même plusieurs fois de suite. Ou d'autres, selon le hasard. Il y a d'étranges douceurs dans le maigre éclairage des chambres à louer dans les hôtels de gare ; le luxe modeste du grand lit, dont on abandonne en partant les draps défaits, a ses charmes. Et le temps vient où l'on ne peut plus séparer le bruit des paroles et des soupirs d'avec le bourdonnement continu des moteurs et le chuintement des pneus qui montent de la rue. Pendant plusieurs années, ces haltes furtives et tendres, dans le répit qui suit l'amour, jambes mêlées et bras défaits, avaient été bercés de ces racontages et si l'on peut dire de ces récitages, où les livres ont la première place. Les livres étaient leur seule entière liberté, leur commune patrie, leurs vrais voyages ; ils habitaient ensemble les livres qu'ils aimaient comme d'autres une demeure de famille [...]."

Extrait de Une fille amoureuse, Retour à Roissy, Pauline Réage, Jean-Jacques Pauvert (1969)

vendredi 1 juin 2018

je suis fol(le)(s)

Elle est folle, et je pense que je le deviens aussi.

Si cela fait longtemps que je n'ai pas reproduit ici d'exemples de conversations tenues avec ma mère, c'est que sa folie rend cette restitution très difficile. 

Auparavant je notais quelques phrases que nous avions échangées, et plus tard je pouvais reconstruire la conversation que nous avions eu. Une forme de logique rendait l'exercice possible, qui a maintenant tout à fait disparue.

L'autre soir elle me racontait encore une suite absurde d'événements qu'elle aurait vécus dans la journée, et faisant à nouveau le constat que j'allais tout oublier j'ai pris conscience que je pourrais l'enregistrer. J'ai regardé mon iPhone comme une poule qui a trouvé un couteau - je n'avais encore jamais utilisé la fonction dictaphone - et j'ai réalisé deux essais d'enregistrement avec elle, dont l'un que j'ai partiellement effacé par mégarde.

Le soir, rentré chez moi, j'ai réécouté ces moments passés avec ma mère à peine quelques heures plus tôt.
L'expérience a été celle-ci : j'ai été saisi, stupéfait de sa dinguerie. Comme si, en sa présence, appuyé sur la priorité donnée à l'interaction, l'esprit rationnel en quelque sorte anesthésié par la volonté de laisser place à ce qui advient, je perdais toute notion du normal et de l'anormal, du fou et du non-fou. Et que, dans l'après-coup, éloigné de l'exigence de créer du chaleureux pour ma mère, ne me restait que des bouts de bois carbonisés sans pouvoir imaginer qu'ils avaient porté les flammes d'un feu réconfortant.
Et l'expérience a été double : j'ai été saisi, stupéfait de ma propre dinguerie (lire ici ma capacité, peut-être, à devenir timbré, et comme une inquiétante acceptation de l'absurde).

Rétrospectivement j'ai mieux compris le regard qu'une soignante me portait l'autre soir. 
Au moment où j'allais quitter la maison de retraite, une pensionnaire qui se tenait vers la porte, visiblement nouvelle dans le lieu, m'a demandé si elle pouvait sortir avec moi. Maria, l'une des femmes chargées du coucher, qui était là, m'a informé que cela faisait déjà trois fois qu'elle remontait cette femme dans sa chambre, sans résultat. Je la sentais prête à l'empoigner une quatrième fois pour la tirer de force vers l'ascenseur.
La vieille dame présentait l'énergie et la conscience diffuse de l'étrangeté de sa présence sur place que montrent souvent les nouveaux pensionnaires. Elle m'expliqua avec fermeté qu'elle devait sortir car son mari allait la chercher partout. Elle n'avait "pas l'habitude de rentrer dans un hôtel et de ne pas en sortir, n'est-ce pas ?"
Voulant l'éloigner de la porte d'entrée et faire en sorte qu'elle s'installe calmement sur l'un des canapés que recèle le lobby, je suis rentré en conversation avec elle naturellement, marchant à ses côtés en écoutant ses arguments farfelus et y répondant comme si de rien n'était. J'ai même évoqué l'intelligence de son mari, qui, nous le savions bien, n'allait pas manquer d'être un atout pour qu'il la retrouve.

Quand la vieille dame fut rassurée et assise, je suis parti tranquillement. Maria me regardait inquiète pensais-je, "comme si j'étais dingue".

Alors que c'est moi qui ne me rend plus compte que, par moment, je deviens réellement fou.





mercredi 23 mai 2018

un truc en plume

On m'a offert un bouquet de fleurs un peu théâtral que j'ai, au bout de quelques jours, simplifié en ôtant les espèces qui le verdissaient et lui donnaient un air Napoléon III, pour conserver un ensemble de végétaux groupés autour de jolies pivoines. Celles-ci, c'est leur destin, se sont lentement ouvertes puis effritées sans bruit sur le plancher où était déposé le vase.


Un temps, les pétales sur le sol semblaient le reflet des fleurs du bouquet, donnant l'illusion d'un parquet hyper-ciré (ce qu'il n'est pas) ou d'un plan d'eau. Puis, lentement, leur accumulation a pris l'allure d'un amas de plumes, me rappelant l'image du disque Diva, d'Annie Lennox, et le clip de Why (1992). Musique!