dimanche 17 septembre 2017

J.O., yolo

La comète de Halley, c'est tous les 76 ans.
J'étais trop jeune en 1900 pour les Olympiades, et d'un avenir encore très incertain lors des Jeux Olympiques d'hiver, à Chamonix en 1924.

Quel âge aurais-je si la mort m'épargne d'ici 2024 ? Les ans auront sans doute affaibli l'enthousiasme que les J. O. parisiens draineront avec eux.
Ou au contraire, j'irais dans les rues, le crâne dégarni, ignorant mes bien plus de soixante ans, en short et débardeur aux couleurs des cinq anneaux, agiter des drapeaux et ma peau fripée.

De ces événements que l'on ne rencontre en général qu'une fois dans sa vie, je garde le souvenir de l'apparition de la comète de Halley, dans les années 80. J'avais acheté deux badges commémoratifs en tissu, l'un orange, l'autre violet, que j'ai toujours en ma possession. Prochain passage prévu en juillet 2061.

Poussière, vous dis-je.
You only live once.

mercredi 13 septembre 2017

50 nuances de militance

Au cinéma, après avoir vu pas mal de films médiocres cet été, je suis allé voir ces jours-ci deux oeuvres que la critique honore : 120 battements par minute, de Robin Campillo, et Barbara, de Mathieu Amalric.
Dans ce dernier, un plan, vers la fin, rappelle furtivement l'engagement de la chanteuse dans la lutte contre le sida, engagement qu'elle menait avec une discrétion déterminée. Je me souviens l'avoir vue rendre visite à des malades, en catimini, un soir de Noël à l'hôpital Bichat : il était évidemment hors de question qu'une caméra ou qu'un appareil photo en témoigne.

Par un drôle de hasard, je suis amené aujourd'hui à vérifier les dates auxquelles j'ai travaillé à l'association Aides, et je plonge dans mes archives. Voila le genre d'activités qui fait que l'on me retrouve des heures plus tard assis au milieu de la pièce en train de bouquiner, n'ayant pas avancé d'un iota dans ma quête, mais ayant réouvert deux ou trois ouvrages en rapport. Ce soir c'est le livre de Didier Lestrade, Act Up, une histoire, paru en 2000 chez Denoël (et qui fait l'objet d'une réédition bien à propos), et celui de Daniel Defert, Une vie politique, sorti au Seuil (que j'avais cité ici et ). Je feuillette aussi avec émotion le numéro spécial d'une revue consacré à Pierre Kneip, publié un an après sa mort.

C'est sans doute cette question de la discrétion, loin des manifestations de rue ou des zapping d'Act Up, qui m'aura touché chez Pierre lorsque je l'ai rencontré. Sa réserve n'avait d'égale que la force de sa présence, qui faisait que chacun faisait silence pour l'écouter, lui dont la parole avançait par à-coups, par retenue, mais faisait mouche chaque fois. Engagé à Aides dès 1985 je crois, c'est lui qui avait créé la permanence téléphonique qui deviendra plus tard Sida Info Service.
Je reproduis ici le texte de Daniel Defert, écrit à l'occasion de la mort de Pierre, des lignes qui sont le portrait d'un homme et celui d'une militance tendre et austère.

"C'est un lien de pudeur et de respect qui se brise. Mais un lien de dix ans. Un lien d'amitié. Une amitié où le coude à coude a plus compté que les mots. On s'est devinés plus qu'on ne s'est connus, sauf ces brusques plongées, ces béances où nous étions submergés de nous être compris. Nous quittant aussitôt par pudeur, faute d'employer les mots des poètes qui seuls savent perpétuer les secrets et leur distance.
Il y eut d'abord la blessure de ton enfance par laquelle nous communiquions. La mienne avait été heureuse, mais avant toi, ma mère m'avait initié à ce secret des orphelins qui transforment une solitude essentielle en disponibilité infinie. Il y avait aussi bien sûr, le mystère de ton rapport à l'écriture. Un rapport coupable. Sans doute, comme Genêt, tu avais dû rêver de subvertir l'enfer par l'écriture pour en faire le paradis. Mais par un respect étrange de l'écriture, tu ne voulais pas qu'elle serve à conjurer la mort, ni même à accoucher de toi, comme une mère. Un tel bonheur d'expression t'aurait alors paru hors éthique. Je crois que tu t'étais imposé, douloureusement, le choix de l'éthique contre l'esthétique. Dans ce drame collectif, cette fois, où tu étais désormais embarqué, tu ne voulais tirer aucun bénéfice personnel, même venu de ton écriture.Tu t'infligeas, Pierre, de curieuses procédures.
Le pseudonyme d'abord*, puis l'écriture utile au service de, au service du vivre avec**. Parfois au compte-gouttes, tu ciselais une phrase, une analyse, un mot. Mais ton livre ne parut-il, et fort discrètement, qu'à l'extrême limite de tes forces, bien sûr que tu n'aurais plus même la velléité d'en ressentir une satisfaction.
Je ne voudrais pas être impudique en révélant ce mystérieux travail sur toi qui se déroulait dans l'espace et la violence de la mort et de l'écriture. Durant dix ans de notre vie associative, nous avons à peine parler de sexualité, de séropositivité, entre nous, comme si les choses essentielles pour toi s'étaient nouées déjà ailleurs et continuaient à se dérouler sur cette scène. Ta vie ayant été depuis l'enfance blessée dans l'amour, une blessure qui ne pouvait s'abolir dans l'écriture, au moins publiquement. 
Ce que tu avais trouvé à Aides, et ce que tu as aussi défendu, Pierre, c'est bien un exercice éthique. Et pourtant, ta tête bruissait des mots des poètes. 
dans ces dix dernières années, nous n'avons pratiquement rien partagé de ce qui fait la trame quotidienne de l'amitié : les sorties, la table, sauf ce qui était requis par les formations, les conseils d'administrations, le travail de Aides. Dans ces dix dernières années de Aides, on s'est plutôt devinés, mais je sais qu'on s'est réellement rencontrés.
C'est un des mystères de Aides d'autoriser ces formes d'amitiés fulgurantes à l'essentiel et avares de mots, qui ne pourraient probablement se soutenir nulle part ailleurs ainsi.
R., toi qui est son ami, sache que j'ai aussi perdu un intime."

Daniel Defert, texte publié dans la revue "Observations et témoignages", numéro spécial, décembre 1996 : "Pierre Kneip, la force d'une parole".

*Pierre publiait des chroniques dans le Gay Pied Hebdo sous le pseudonyme transparent de Pierre Epkin.
**Il avait écrit un ouvrage pratique aux éditions Josette Lyon, dans une collection qui s'intitulait Vivre avec.


jeudi 31 août 2017

sixième sens

Vraiment je ne sais pas dans quel monde elle vit, et j'ignore tout de celui dans lequel elle m'entraîne.

Parfois j'ai l'impression d'être dans un film fantastique, et que ma mère est devenue capable de voir des revenants, invisibles pour moi, qui évoluent autour de nous.
Elle pointe du doigt un endroit où il n'y a personne, et décrit quelqu'un : une femme sur le lit, un homme là-bas dans la partie sombre du couloir, et aussi des gamines - ce sont ses mots - juste derrière moi.

Ce qui est flippant, c'est que je n'exclue rien : elle aurait des hallucinations visuelles, ou elle interpréterait mal une forme que sa vision déficiente déformerait, ou elle dirait tout simplement ce qui lui passe par la tête, ou bien des fantômes nous entoureraient effectivement.

Dans cet environnement où les êtres semblent pour beaucoup des morts-vivants, ou plus exactement des vivants-morts, des vivants-avec-une-grosse-partie-d'eux-morte, cette dernière hypothèse n'a rien de choquante. J'écris film "fantastique" pour éviter le mot "horreur", et parce que cela n'a rien de "fantastique".

J'essaye de ne froisser personne, ni elle, ni surtout les revenants, que je crédite d'un pouvoir - surnaturel - beaucoup plus puissant que le mien.
-"Là-bas ? Ecoute, non, moi je ne vois personne."

Dans certains cas, il m'arrive de la rudoyer volontairement, comme pour jouer à "comme si elle n'était pas folle" (et qu'on pouvait donc tout se permettre). Par exemple quand elle me demande la même chose pour la dixième fois de suite, il peut m'arriver de lui dire : "Ah non maman, tu ne vas pas barjoter là-dessus toute la soirée, on vient déjà d'en parler dix fois."

En revanche quand elle me désigne un de ces revenants, c'est impossible d'affirmer : "Tu barjotes, il n'y a personne", car je n'en sais rien. La vérité est bien que je ne vois rien, et que cela n'est une preuve de rien. Pire, si je conteste l'existence de ces gamines courant et se poursuivant autour de moi, je m'expose peut-être à des représailles de leur part : pincements aux fesses, morsures aux mollets ou chute d'objets inexpliquée dans la pièce.

Pour l'instant, aucun fantôme n'a été traité de "salope".



mercredi 23 août 2017

l'invasion des salopes

Je la connais bien, moi la duplicité de ma mère. Elle répond au sourire du personnel avec une mine rieuse, elle fait coucou de la main aux membres de l'équipe en souriant aussi et me glisse : "Celle-là je m'en méfie comme de la peste" ou bien "Celle-ci je pourrais la tuer". Pour autant le contact avec eux se passait plutôt bien pour les moments de toilette, de déshabillage, de couchage etc

Il y a quinze jours cependant une bronchite l'a beaucoup fatiguée. La gorge prise, le souffle court, tout devenait difficile pour elle et elle ne savait plus faire le moindre mouvement. Elle ne savait plus marcher par exemple. Courbée, agrippée des deux mains au support qui se proposait à elle, elle regardait la jambe qu'elle devait avancer pour faire un pas et avouait : "je crois que ça va être difficile". On prenait dix minutes pour faire un mètre linéaire. La toilette le matin, à laquelle je n'ai jamais assisté, devenait un cauchemar pour tout le monde. 
Le personnel ayant changé pour les vacances, chacun espérait que le retour des habituels serait un retour à la normale. L'équipe s'appuyait sur ses rares membres masculins avec lesquels ma mère entretient un rapport plus gracieux.
"Vivement qu'on retrouve notre Mimi!" disaient ceux pour qui ma mère était cette femme apparemment sympathique.

A mesure que les antibios luttaient contre la bronchite, ma mère est heureusement sortie de ses impossibilités corporelles, et elle s'est notamment remise à marcher normalement. 
Cependant elle a gardé, de cette période, l'habitude de dire non au personnel, de lutter avec eux - des claques, des coups de griffe et des coups de pied -, de faire l'inverse de ce qu'on attend d'elle. 
La censure qu'elle a levée pendant ses journées de rigidité ne s'est pas remise en place : toutes les femmes sont devenue des salopes. Un raz-de-marée. Les femmes du personnel, mais aussi les autres pensionnaires. Des salopes, des emmerdeuses. Elle le clame d'une voix forte, hostile, sans ambiguïté.

Je ne sais pas si elle s'en rend compte sur le moment même, ou si le mot, pulsionnel, sort d'elle sans passer par la case conscience. Maintenant on va peut-être devoir faire avec ça : d'un côté ses litanies amoureuses, de l'autre cet épanchement de salopes.

mardi 1 août 2017

encore des jours tristes












La Chance
tombe
du côté gauche 
du Hasard

La Chance
tombe
manque ma tête

La Chance 
déboule
casse du bois

tout le monde se plaint.

27/7/81
San Fernando Valley.

Texte de Sam Shepard issu de Motel Chronicles, Christian Bourgeois éditeur, coll. Sixpack, 1985.

lundi 24 juillet 2017

la mort d'Anne Dufourmantelle

Il y a dans le livre "En cas d'amour", d'Anne Dufourmantelle, un texte extrêmement touchant.

C'est une histoire qui commence par une noyade évitée, un homme qui plonge dans l'eau d'une rivière, sans réfléchir, pour aller au secours d'un enfant qui vient d'y sombrer.
L'enfant est sorti de l'eau, sain et sauf. Mais l'homme n'est pas indemne. Il a ressenti un désir imprévu, nouveau, pour cet enfant.
Je ne vais pas décrire ce qui s'en suit. Voici quelques fragments du texte, qui disent la façon et l'intelligence de l'auteur.

"Penser l'événement - un corps qui tombe dans une rivière, la mort qui vous prend puis vous détache, l'amour qui survient-, c'est peut être la chose la plus difficile qui soit donnée à la pensée."[...]
" L'événement fait effraction. Il ne peut pas se lire dans la continuité du réel. Il arrive. Il n'occupe aucune place préconçue, il est "traumatique" dans son essence même. Une promenade au bord de l'eau devient un acte sacré, le sauvetage d'une vie."[...]
"L'événement est un trauma parce qu'il ne s'appuie sur aucune donnée ancienne. Les soldats envoyés dans les tranchées n'avaient jamais pu concevoir une telle boucherie, l'inimaginable n'a aucun lieu où s'inscrire en nous, nulle part ne sont codés la boucherie inutile, la chair soulevée dans les airs, le meilleur ami éventré, nulle part même, à l'autre bout du spectre le coup de foudre, la révélation, la stupeur."[...]
"L'événement transcende notre capacité à le penser puisque la pensée naît précisément de ce heurt entre le réel et ce qui nous parvient, les frontières de ce "nous" étant gardées, depuis l'espace et le temps jusqu'aux données de la conscience, par l'expérience passée et la constitution même de notre être."
Il est beaucoup question dans ce texte du désir, en ce qu'il est lui aussi irruption événementielle, imprévue. Mais difficile ce jour où j'apprends la mort d'Anne Dufourmantelle, dans des circonstances proches du sauvetage évoqué plus haut, de ne pas en rester à l'image d'une catastrophe qui " n'a aucun lieu où s'inscrire en nous". 

"En cas d'amour" est sous-titré "Psychopathologie de la vie amoureuse", et est édité en poche chez Rivages.