mercredi 22 novembre 2017

Robert Frank sur Cinéma Club

Je ne sais plus si j'ai déjà parlé de Cinéma Club ici, il me semblait l'avoir mis en lien lors de la publication d'un certain billet, mais je n'ai pas pris la peine de vérifier cela.
En tout cas cette fois je l'inscris dans la liste des sites ressources, dans la colonne de droite du blog.

C'est vraiment un site sympathique qui, chaque vendredi, met en ligne gratuitement un film qui restera visible pendant la semaine. Ce sont souvent des courts et des moyens métrages, mais parfois des longs, et les réalisateurs et réalisatrices viennent de tout horizon. L'occasion de découvrir de nouveaux cinéastes ou les premiers films de personnalités confirmées. Bref, les plaisirs sont multiples.

Les Américains, le fameux recueil de photo de Frank

Cette semaine (mais je vous préviens bien tard, il ne vous reste qu'un jour et demi pour voir ça), il y a un documentaire extra sur le photographe Robert Frank. Don't Blink, de Laura Israel.

mardi 21 novembre 2017

Depardieu et Duras

Duras et Depardieu, en 1977, à Neauphle-le-château
(photo sans crédit issue du site Les Inrocks)

Quelques jours après avoir vu le spectacle Depardieu chante Barbara, qui m'a autant surpris qu'enthousiasmé, je croise une amie journaliste dont la spécialité est la scène théâtrale. Lui confiant mon émotion et mon étonnement, je lui demande par curiosité si elle avait assisté à l'une des premières représentations, à cette époque aux Bouffes du Nord. 

"Non, me répond-elle, mais ce que tu me décris ne m'étonne pas", notamment lorsque j'évoque l'inévitable et ô combien ressassée question de la féminité de l'acteur. Et d'ajouter que lorsqu'elle avait travaillé sur son livre Marguerite Duras, l'écriture de la passion, c'est Depardieu qui lui avait paru dire les choses les plus justes sur cet auteur, comme si une complicité particulière le liait avec des femmes singulières "C'est tout de même elle qui l'a fait débuter dans le Camion", insiste-t-elle. 
Elle me conseille de rechercher une vidéo de l'Ina, disponible sur le Net, où Depardieu analyse, à propos de son travail avec Duras : "C'est comme si moi j'avais, dans une vie antérieure, été femme avec elle."

C'est là, en 1983 : www.ina.fr/video/CPB8305087304

mercredi 15 novembre 2017

voyage dans le temps (et en taxi), destination : realpolitik

J'ai pris des milliers de taxis lorsque j'étais (beaucoup beaucoup) plus jeune.
Des dizaines, il y a fort longtemps quand, salarié, je devais me rendre à des réunions ici ou là accompagné de quelques collègues. Puis des centaines dans les décennies suivantes quand le taxi était le seul véhicule à ma disposition pour parcourir la ville, me déplaçant à des heures où les transports en commun, ainsi que toute personne respectable, sommeillaient.
J'avais parfois du plaisir à ces balades car les chauffeurs actifs dans ces créneaux horaires nocturnes composaient à l'époque une population de personnalités atypiques, souvent transgressives (le chauffeur toxicomane, le chauffeur érotomane etc). Mais pour quelques virées dignes d'un court métrage, combien d'heures j'ai passé à maudire ces voitures en trop petit nombre les samedis soir, refusant de se rendre à tel endroit ou conduites par quelques rustres désagréables (et je ne dis rien du chien qui pue...).

Depuis ce passé lointain, j'ai adopté le vélo et résisté, jusqu'à aujourd'hui, à Uber. J'ai résisté, conforté par une conviction politique : "non à la précarisation du travail", non à ce qu'on appelle maintenant l'"ubérisation".

Et puis l'autre jour je devais conduire ma mère en plein milieu de journée dans une clinique, pour lui faire passer une IRM cérébrale. L'expédition paraissant d'avance pénible et semée d'embûches comme on dit, j'avais prévu de réserver un taxi. Et décidé, déjà, de chercher une appli de "vrais" taxis. J'avais consulté une page Internet qui en comparait plusieurs, ainsi que certains services de VTC. J'appris, à l'occasion, qu'une réservation de voiture Uber était impossible, ce que j'ignorais. Bref.

Ayant sélectionné les Taxis bleus, j'ai tenté en vain à plusieurs reprises de m'inscrire sur leur site et via leur appli. Chaque fois ma carte bleue était refusée, cette opération étant la phase finale du processus de création d'un profil (répétée plusieurs fois donc, ce qui fait perdre déjà pas mal de temps).
Finalement je me suis inscrit sur le site des taxis G7, avec le sentiment d'acheter très cher un produit bio qui n'allait pas être meilleur que son jumeau de hard discount (conscience politique, soutiens-moi par pitié!). Re bref.

Le jour même le taxi G7 était impeccablement à l'heure. La petite course de 9 euros et des poussières a cependant été facturée plus de 16, réservation oblige. Au retour, ma mère (ayant gentiment passé l'examen de l'IRM en gigotant beaucoup, puis ingurgité une mega assiette de frites qui accompagnait une omelette qu'elle n'a pas entamée) était d'humeur à marcher un peu, et je décidais de héler un taxi en route.

En quelques centaines de mètres j'ai re parcouru des dizaines d'années. Sur le chemin, pas de taxis disponibles, les voitures passant affichant une lumière rouge sur le toit. Puis, soudain, un taxi libre... qui me voit et pourtant ne s'arrête pas. Puis un deuxième... qui me voit et ne s'arrête pas, après m'avoir mimé je ne sais quoi au travers du pare-brise. Charmant.
Enfin nous arrivons à une station de taxis déserte. A quelques mètres de là, une voiture stationnée où le chauffeur lit le journal. Est-il disponible ? Le grognement signifie oui. Pour autant il ne s'avance pas. Du début du trajet à la destination finale, où il me fait cadeau d'un ultime grognement, je n'ai pas entendu le son de sa voix. Il a sans doute un problème d'élocution.

Je crois que je vais télécharger l'appli Uber.

lundi 13 novembre 2017

le mage Depardieu

Vendredi je chantonne sur mon vélo, ainsi que plus tard dans la rue, ce qui n'est pas du tout mon habitude. Et ce week-end, mon ami A., venu en visite, s'en étonne et me moque : "Eh bien tu chantes maintenant, tu deviens comme ta mère !..."
C'est l'effet secondaire du spectacle Depardieu chante Barbara, vu au Cirque d'hiver, jeudi soir, à Paris.

Saisi par ce moment magnifique, hors norme, j'en ai cherché des traces ensuite sur Internet. J'ai trouvé quelques vidéos de Gérard Depardieu chantonnant, à l'occasion de la sortie du disque, ainsi que quelques captations de fragments du spectacle, mais rien vraiment qui rendait justice à la force de ce que j'ai vécu sur place : cette pleine présence énorme et vulnérable, irradiant d'émotion à partager.

J'imaginais Gérard Depardieu récitant plutôt les chansons, les psalmodiant : pas du tout, il chante et chante bien ces mélodies pas faciles du tout à interpréter. Curieusement cette appropriation m'a rendu le répertoire plus familier, plus proche de moi. Je retrouvais, avec Depardieu, des souvenirs d'adolescence plus vifs que si j'avais écouté Barbara elle-même : image de ma chambre d'alors, de la platine vinyle, des premières chansons entendues chez un oncle etc

C'était l'occasion aussi de rencontrer un Gérard Depardieu dont je n'avais, pour ma part, pas pris la mesure. Un acteur superlatif. Une diction parfaite qui sert les textes, une humilité non feinte tout au bénéfice du spectacle et de sa scénographie minimaliste, un respect sans amidon pour son sujet et ce public d'aficionados : autant dire un instrument de musique en chair et en os, qui joue d'amour et d'émotion. Un très très très gentil monstre.
Gérard Daguerre, dans une interview, décrivait Depardieu et Barbara comme "frère et soeur". L'amie M., avec laquelle j'assiste au spectacle, me dit, évoquant les paroles de Barbara interprétées par Depardieu : "on dirait qu'il parle de lui". On ne peut pas mieux résumer cette alchimie étrange.

Spectacle jusqu'au 19 novembre. Au piano, Gérard Daguerre.


samedi 28 octobre 2017

Eva mania

Le rayon Eva-maniaque de ma bibliothèque prospère...
Il n'était pas dans mon intention, dans les billets précédents portant sur l'histoire (ou les histoires) d'Irina et d'Eva Ionesco, de me livrer à la moindre pratique de fact checking. Les deux livres d'ailleurs, à ce point de vue comme à d'autres, sont tout à fait incomparables.

Sur la couverture du livre d'Irina, l'Oeil de la poupée (éd. des femmes), est mentionné : avec la collaboration de Marie Desjardins. Dans le milieu de l'édition, on sait ce que ça veut dire : c'est vraisemblablement Marie Desjardins qui a dû écrire l'ouvrage d'après des entretiens et peut-être quelques textes de la photographe. A la lecture on ressent un peu le collage des matériaux recueillis, bien que la biographe use de tout son métier pour rendre la mosaïque de scènes (souvenirs, rêveries, hallucinations...) ni trop fastidieuse, ni trop déstructurée. Le récit d'Irina, qui, outre l'expression du manque du père, égrène toutes ses expériences professionnelles atypiques dans le milieu du spectacle (et au travers desquelles le texte tente de suggérer la construction d'une esthétique), s'achève alors qu'encore jeune femme, elle n'est ni photographe, ni mère.

Innocence (éd. Grasset), le livre d'Eva Ionesco, est donc tout différent. Il relate ses années d'enfance au moment où sa mère commence à l'utiliser comme modèle et a acquérir une notoriété artistique.
C'est un bouquin qui ressemble à l'image que j'ai de son auteur : rageur, tendre, singulier, sensible. L'écriture prend des libertés quand ça lui chante, les scènes ont vives. Eva nous montre son univers avec ses yeux d'alors. Ca sonne juste sans être naturaliste. On comprend comment, avec cette vie hors du commun, elle s'est forgé vite un regard moderne sur le monde, un regard perçant (et pas du tout innocent !...) sur les faux semblants des adultes (Ah! les scènes à Marbella avec le très très horrible photographe Jacques Bourboulon...). 
C'est, il me semble, le même regard qu'elle jetait au travers de l'objectif photo de sa mère. Elle paraissait toujours dire qu'elle n'était pas là où elle était, qu'elle n'était pas dupe de l'image, qu'elle s'échapperait de toute façon et qu'il y a deux ou trois personnes à qui elle voudrait dire merde. Fatalement fatal.

En plus du tableau d'une certaine époque (où la considération de l'enfant et de la sexualité était tout autre, voir à ce sujet le passionnant livre de Pierre Verdrager dont je parlais ici), Innocence est la jolie restitution d'une âme rebelle. Tous ceux qui, enfant, se sont sentis des extraterrestres échoués dans un monde de fous, s'y reconnaîtront.
Et je sais de quoi je parle ;-)


jeudi 19 octobre 2017

flash back

Autre rendez-vous de saison, à ne pas ranger dans la catégorie plaisirs : les méduses, qui, le dernier jour (je suis déjà reparti le dimanche) m'incitent à me réfugier dans une petite crique entre la tour de ses Portes et la plage de Sa Trinxa. Evidemment, je ne suis pas le seul à avoir eu cette idée, mais qu'importe.

Le soir, je me promène sur la plage de Figueretas, assez tard, où mes pas m'ont mené dans les années 80, dans les années 90, dans les années 2000, dans les années 2010...
C'est en 2011 seulement que la piscine de l'hôtel Ibiza Playa construite sur la mer, dont la concession de quarante ans était échue depuis 2004 (faites le calcul, création en 1964 donc), a finalement été démolie. J'ai l'impression que cela fait un siècle pourtant (ici, chantonnez "Pull marine"). A vrai dire je préférais le paysage avec le bloc de béton de la piscine posé sur l'eau, il était plus insolite, moins normé. Sans compter que le tour du bassin, une bande de rochers émergant des flots, étaient un lieu de rendez-vous nocturnes et érotiques plutôt atypique.

En tout cas dans la nuit, sur le sable, le regard tourné successivement vers l'encre de la mer ou les ocres et les ors de la ville, ce sont quelque trente ans de ma vie dont les images se superposent en accéléré.