jeudi 14 février 2019

immensité 1

"Nous avons retraversé la ville, en un éclair ma chaîne est passée de la main familière du bourreau à une nouvelle main, j'ai vu transiter quelques billets accompagnés d'une accolade et d'un bon courage peut-être ironique, on m'a tendu des biscuits et un seau d'eau, on m'a rapidement inspecté, soulevé une fois encore la lèvre supérieure à l'aide d'une longue tige de métal, fait lever les pattes et rouler sur le dos, puis on m'a déclaré apte, j'allais marcher sur l'eau, laisser la terre derrière moi, acculé par une nouvelle décision arbitraire des hommes, une nouvelle impulsion de cette force qui semble me conduire au hasard dans l'immensité du monde.
Redressé sur mes pattes arrière pour emprunter la passerelle qui mène au bateau, je marche d'un pas arrogant, le moins bestial possible, de mon pas de plantigrade énigmatique. Le matelot chargé de mon embarquement donne du lest à ma chaîne, je pose mon pied sur le pont et soudain je vacille, me ventouse instantanément au bois, surpris par une drôle de sensation qui s'épanche comme un liquide salé, le tangage, les particules iodées, la houle paresseuse, vertige, léger haut-le-coeur et sentiment étrange de liberté, mes naseaux se dilatent, ma vie va changer, j'en suis sûr, je marque un temps d'arrêt, inspire, puis la voix du matelot accompagné d'un léger coup de bâton m'intime d'emprunter l'échelle qui se trouve à mes pieds, je m'exécute, je descends maintenant dans l'imposante cale sombre où est entreposée la cargaison dont je fais désormais partie - je suis une marchandise."

Extrait de La Peau de l'ours, de Joy Sorman, Gallimard (2014).

vendredi 8 février 2019

mes bien chers frères

Si je n'ai pas grand chose à dire, j'ai en revanche beaucoup à lire. Les livres s'empilent chez moi dessus mais aussi dessous les meubles, et en ce moment où j'ai besoin de réaliser régulièrement de petits exercices musculaires, ce sont aussi les bouquins, de gros pavés cette fois, qui servent de matériel sportif.

Par un faux hasard j'ai lu presque coup sur coup trois ouvrages qui évoquent la figure du frère, tous trois sur le mode de l'histoire "vraie". 

Celui d'Élisabeth de Fontenay que je citais précédemment, celui d'Olivia de Lamberterie autour d'un suicide, et celui, plus ancien, de Marc Lambron, situé dans les "années sida", et qui en porte la marque, pour ne pas dire la morsure. J'ai offert ce dernier (délicat, sensible, bien écrit) à mon propre frère, le mois dernier : j'ignore s'il le lira ou s'il ne l'a pas déjà oublié sur la banquette d'un taxi.
Ce qui m'a frappé dans les deux derniers livres, c'est la façon dont les frères m'apparaissaient comme des personnages antipathiques, alors que les auteurs, de leur côté, déploient toutes les facettes de l'attachement, de l'amour, du lien qui les unissent. Mais moi, rien de m'a donné envie de connaître ni Alex (de Lamberterie) ni Philippe (Lambron), qui, de leur côté, ne m'auraient sûrement pas accordé le moindre regard. (Des lecteurs rapides pourraient penser que j'ai une dent antifrère, cette fameuse "frérocité"...)

Curieusement cela m'a un peu troublé. Je suis en général plus touché, plus intéressé par les "personnages réels" que par les personnages de fiction. 
Et le trouble s'est épaissi quand j'ai commencé à me laisser attendrir par le sort du héros imaginaire de La Peau de l'ours, de Joy Sorman, né de l'accouplement d'un ours et d'une jeune paysanne, qui, enfant, présente les caractéristiques physiques mêlées des deux espèces (un môme poilu et bedonnant) mais qui rapidement, à l'adolescence, ressemble à s'y méprendre à un ursidé classique.
On y retrouve, sans doute, des références à la très humaine animalité de ma mère, décrite aussi précédemment.

En tout cas ce dernier livre, La Peau de l'ours, sera le début d'une série - joyeusement très arbitraire - à laquelle je pense depuis longtemps sans avoir eu le ressort de la commencer. Une série d'extraits de textes comportant le mot "immensité".
On ne se refait pas...

Tu n'as pas tellement changé, de Marc Lambron, est édité chez Grasset (2013) ; Avec toutes mes sympathies, d'Olivia de Lamberterie est édité chez Stock.




dimanche 20 janvier 2019

homo-alzheimerus

J'ai emprunté l'autre jour à une amie le livre d'Élisabeth de Fontenay, Gaspard de la nuit, suite de réflexions, en petits chapitres, autour de la figure de son frère autiste. Je crois qu'assez naïvement j'en attendais quelque chose proche du témoignage alors qu'évidemment, compte tenu de la personnalité de l'auteur, la tonalité en est clairement philosophique.

En tout cas j'ai trouvé quelques résonances à mes propres interrogations concernant le langage, sa signification, sa teneur.
" C'est une chose bien remarquable, qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leur pensées." Voici par exemple un extrait du Discours de la méthode, de Descartes, reproduit dans le livre.

Je me demande vraiment si, concernant ma mère, on peut toujours la créditer d'une pensée. Son langage, les histoires qu'elle raconte, son monologue entrecoupé de brides de chansons ne sont-ils pas plutôt l'expression de mouvements internes plus proches de la pulsion que de la réflexion ? Plus proches du réflexe ?
Il y a certains moments où je pourrais la croire définitivement devenue animale, ou rendue dans un entre-deux, comme ces singes malins à qui, a des fins d'expérience, linguistes et autres experts ont appris à réaliser des prouesses : reconnaître des mots, former des phrases etc. Comme ma mère le peut encore, ils sont à même d'exprimer des besoins, des intentions, des inclinaisons : vouloir une banane, désirer un câlin, exprimer le désagrément avec des images ou des pancartes correspondantes etc.

Au sens de l'intelligence propre, maman est bête comme une gentille bête. Elle ne comprend rien qui passe uniquement pas le langage : il faut lui parler + mimer + moduler sa voix...
Elle ne reconnaît pas le personnel de la maison de retraite, à qui elle adresse pourtant de chaleureux sourires selon les circonstances.
L'autre soir, en ma présence, un intervenant vient lui serrer la main en l'appelant par son prénom. Elle sourit, minaude, bafouille quelques mots incompréhensibles. Lui est ravi, il ne se doute pas qu'elle ignore complètement qui il est, et il veut sans doute aussi m'envoyer un message sur le mode "voyez comme on s'occupe bien d'elle, je connais son prénom..." Moi j'assiste à la scène avec un pincement au coeur, comme si je regardais un chien à qui on a appris à donner la patte.

Elisabeth de Fontenay dit encore à propos de son frère : "Très peu de signes viennent de lui, qui mériteraient qu'on s'exclame : cela, un animal ne l'aurait jamais fait."

De ma mère émanent de nombreux signes au contraire. Pour l'instant, si sa parole petit à petit se vide de raison, elle n'a rien perdu de sa capacité de communication.
Mais je repense aux dessins montrant l'évolution de l'homme à partir du singe, la silhouette simiesque se déroulant jusqu'à la station debout de l'homme. Bien obligé de se dire que maman marche à reculons.

Gaspard de la nuit, d'Élisabeth de Fontenay, est édité chez Stock.

mardi 8 janvier 2019

la langue et le sexe

Ce matin, en revenant du pressing, je tombe sur madame P. dans le hall de l'immeuble en train de feuilleter un livre que j'avais moi -même déposé là, la veille, à l'attention de qui le voudrait. Il s'agit de La Promesse, de la femme de lettres argentine Silvina Ocampo.
 
Madame P. est portugaise d'origine. Elle vit en France depuis une cinquantaine d'années, avec son mari que, bien que petite, elle dépasse en taille. Et en habilité linguistique aussi puisque son français est quasiment irréprochable, marqué d'un fort accent, mais que son homme, en comparaison, semble tout juste arrivé du pays. Il est sombre et les mots tombent de lui avec rudesse, comme des pierres se détachant d'une falaise.
Nous échangeons des voeux de bonne année, que madame P. m'adresse sans quitter des yeux La Promesse, puis elle ajoute : "Il y en a qui laissent des livres ici. "
-"C'est moi", lui révélè-je.
Car ces dernières semaines spécialement, j'en avais déposés souvent.
-"Ah, reprend madame P. d'un air gourmand, j'ai pris l'autre jour celui qui est tout écrit à la main." 

Je souris extérieurement et rigole intérieurement. Je vois très bien à quel ouvrage elle fait allusion. Il s'agit d'un gros cahier autobiographique dessiné par Joann Sfar, intitulé Si j'étais une femme je m'épouserais, et dont le bandeau de l'éditeur ajouté sur la couverture, "Six mois de psychanalyse", m'avait tapé dans l'oeil.

C'est de ce livre-là qu'était né l'idée du billet "sexe en public" puisque, lisant fréquemment en déjeunant ou en dînant dans des restaurants (dans des lieux publics donc), je m'étais retrouvé avec ce bouquin grand format étalé sur ma table : sans que la narration précédente m'en avertisse, de nombreuses pages se suivaient qui affichaient des croquis érotiques puis pornographiques. Correspondant avec une femme sur Internet, Sfar répondait à ses photos par des croquis érotiques, puis la jeune internaute s'enhardissait à lui envoyer des photos carrément scabreuses et les planches de Sfar leurs emboîtaient le pas. Pour n'être pas dérangeants mais plutôt élégants, les dessins n'en étaient pas moins de grande taille et fort explicites à côté de mon assiette, tout contre la table de mes voisins...

Devant madame P. je l'imagine avec cet ouvrage entre les mains. Je me demande si elle l'emporte dans son lit le soir à côté de son marido, et si elle est déjà arrivée aux pages érotiques, ce dont elle me donne confirmation en continuant :
- "Pour moi c'est bien parce que je parle français mais à l'écrit, ce n'est pas ça, je mets du temps à lire. J'en suis déjà à la moitié. "(Donc bien après les plans à trois et les doubles pénétrations...). 
"C'est tout écrit à la main", insiste-t-elle et elle fait de la main le geste d'écrire.
Je ne perçois pas très bien en quoi le fait que le texte soit entièrement manuscrit serait une aide à la lecture. Mais j'ai le sentiment que cela crée pour madame P. une familiarité, une proximité avec le texte qui soutient sa lecture.
Je me demande aussi si elle partage sa découverte avec son mari, car si pour lui la langue est plus ardue, reste le plaisir des images...

"La Promesse", de Silvina Ocampo, éditée de façon posthume en 2011, est publiée en France aux éditions des femmes (2017).
"Si j'étais une femme je m'épouserais", de Joann Sfar, est aux éditions Marabout, les deux précédents carnets sont chez Delcourt.

dimanche 23 décembre 2018

le Noël de Laura Perls (1953)

Laura Perls. Photo
malheureusement non datée
et non créditée.
« Un présent n'est pas un sacrifice, mais quelque chose que l'on donne aisément, sans rien attendre en retour.
[...]
La signification du présent nous est clairement livrée dans la tradition des cadeaux de Noël.[...]
On offrait les présents aux enfants et aux êtres démunis, aux pauvres, etc.
Le principal événement de la journée était le grand repas auquel on conviait les domestiques, les employés, les orphelins, les pauvres, etc. Les adultes de même classe sociale ou économique ne se donnaient pas de présents, car cela aurait équivalu à imposer des obligations [...]. Et, bien sûr, personne ne devait dépenser pour offrir des présents à quelqu'un de plus fortuné : il ne s'agissait pas de faire des sacrifices. Celui qui était dans le besoin avait un droit naturel aux présents, sans obligation, sans le "mériter".
[...]
De nos jours, les cadeaux de Noël ou d'anniversaire répondent moins aux besoins de celui qui reçoit qu'aux sentiments de culpabilité de celui qui donne. Résultat : l'équilibre social n'est pas rétabli mais plus instable. La personne qui reçoit le cadeau est déçue et celle qui l'offre se sent encore plus coupable : son cadeau de Noël devient porteur d'une signification qui excède largement sa valeur réelle et le cercle vicieux du déséquilibre social va s'amplifiant. La personne qui donne devient un vendeur chargé de convaincre celle qui reçoit du caractère indispensable du cadeau. [...]
Le sentiment d'obligation correspond à la vague acceptation d'une implication sociale quelconque sans que les contours de cette obligation ne soient bien délimités et donc, que l'acte posé soit perçu comme socialement légitime. Dans ce contexte, s'acquitter d'une obligation ne contribue pas à placer celui qui donne et celui qui reçoit dans un meilleur équilibre interpersonnel, mais crée une surenchère, comme on le dit si bien, d'obligations mutuelles. On se retrouve ainsi dans un cercle vicieux de concurrence, de servilité, de sacrifices inutiles, de déceptions, de ressentiment et de culpabilité. La fête de Noel est devenue une farce qui laisse tout le monde épuisé physiquement, émotivement et financièrement. En janvier, nous sommes malades, mesquins et sans le sou. Du symbole d'amour et de justice qu'il constituait, Noël a dégénéré en une spirale commerciale donnant lieu à un processus social de plus en plus déséquilibré. »

Laura Perls, 
extrait de Notes sur la psychologie du donner/recevoir, publié dans la revue Complex en 1953.

jeudi 29 novembre 2018

morceaux choisis

Elle s'appelle donc Constance Quéniaux, celle dont le sexe est aussi connu que le sourire de la Joconde (je vous épargne les analogies anatomiques).

Le petit livre de Claude Schopp qui lui est consacré est honnêtement sous-titré Vie du modèle. C'est qu'il ne s'agit pas de l'histoire du tableau : on ne saura rien de sa genèse, de sa commande, des heures de pose qu'il a nécessité etc. C'est la tentative d'un portrait de femme, la restitution à tâtons d'une vie d'après de maigres indices : contrats de travail, entrefilets dans la presse où le nom de la jeune femme se trouve cité...
Peu de matériel donc, mais le goût du détail que l'auteur confesse en introduction nourrit une âme de traqueur d'informations hors pair. On apprend même le nom de la sage femme qui a donné naissance à Constance (l'origine de L'Origine...), accouchant le 9 juillet 1832, à Saint-Quentin, une jeune femme de 23 ans. Père inconnu.
La petite deviendra danseuse. Son premier contrat à l'Opéra est signé lorsqu'elle a 14 ans. La voici donc dans l'univers des demoiselles du demi-monde, entretenues. "La pente est glissante qui mène de la danse à la galanterie, d'autant que le discrédit touchant cette dernière s'est amoindri depuis La Dame aux camélias." C'est toute une partie passionnante du livre qui restitue le monde des biches, à côté duquel l'affaire Weinstein a l'air d'une galéjade, et dans lequel Constance Quéniaux est une figure assez singulière (lire le bouquin pour savoir de quelle façon...).

Aujoud'hui, au Louvre, les touristes se photographient plus souvent
devant La Joconde qu'ils ne la photographient elle-même...




Finalement le mystère du modèle dissipé, reste que le tableau de Courbet n'est pas un portrait de femme, mais bien le portrait d'un corps féminin, volontairement anonyme, que l'on ne saurait réduire à un sexe, puisque sein, ventre, cuisses et amorce du fessier sont clairement présents. C'est ce parti pris qui en fait la modernité, et l'on s'étonne que certains aient pu imaginer, en 2013, cette toile comme étant le fragment d'un tableau plus important (proposant par ailleurs une tête dont la position est anatomiquement incompatible avec celle du buste de L'Origine du monde, mais passons...).

Reste qu'entre la première ligne de ce billet où je citais la Joconde, et ce soir où je l'achève, je suis allé (hasard) au Louvre avec un ami. Par amusement nous sommes passés admirer Mona Lisa, et j'ai pu constater, moi qui déteste voir les toiles de maître fragmentées pour devenir des magnets ou des mugs dans les boutiques des musées, que cette pauvre Mona, elle, est débitée en tous petits morceaux.

Modernité du regard d'un côté, démembrement de l'image de l'autre.