jeudi 25 mai 2017

alchimie médiévale


Si j'ai conscience de tartiner chaque fois billets et billets sur les métamorphoses de l'île, je ne crois pas avoir encore évoqué ici le week-end médiéval qui s'y organise depuis je ne sais quand.

Me rendant à Ibiza régulièrement au mois de mai, je me trouve souvent là-bas au moment de cet événement touristique (il doit se tenir le deuxième week-end du mois je pense), qui m'a extrêmement surpris la première année où je l'ai découvert.
Il est question de célébrer le passé de l'île, avec ses composantes phéniciennes, arabes etc. Le genre de bonne résolution didactique qui se termine souvent par des stands de bougies et de savons à la coupe voisinant des kebabs fumant. C'est un peu ça, mais pas seulement.

Il a y une valorisation de l'artisanat traditionnel local avec, dans une rue de la Marina qui longe les murailles jusqu'au vieux marché (Carrer d'Antoni  Palau), de sympathiques abuelos et abuelas attachés à réaliser des vanneries, des espadrilles, de la broderie etc. Je ne sais pas où ils vont les chercher, mais ils sont vraiment charmants ces viejitos.
Il y a quantité d'échoppes dans les rues tortueuses de Dalt Vila, d'un intérêt plus que limité (babioles et produits de bouche), qui rendent la circulation pénible, d'autant que cette Foire médiévale attire beaucoup de visiteurs.


L'amusant de la chose, du moins la première fois que l'on y passe par curiosité, c'est le mélange d'une représentation gargantuesque, carnavalesque et violente du moyen âge, et d'une prédominance de thèmes arabes. C'est dire que d'un côté on surjoue un esprit "Les Visiteurs" : les stands de nourriture exhibent des broches géantes, des barbecues effrayants, des porcelets carbonisés et des poulpes en ragoût, le tout animé par du personnel en haillon, toile de jute, armure ou toute autre fantaisie qui aurait l'air médiéval. Des acteurs dans la ville organisent des sketchs grandguignolesques - inquisition de sorcière, sabbat nocturne, procession de condamnés à mort... - quand d'autres sont en charge de parades du même acabit avec musique, troubadours et monstres chimériques. Le soir, des prestations pyrotechniques volontairement terrifiantes ont lieu.

D'un autre côté, l'héritage arabo-musulman se traduit par des stands de couscous, falafel, kebab et thé à la menthe, vaisselle marocaine ou propositions du style "votre prénom écrit en arabe"... Mais cela mis de côté, c'est un peu la fête des rebeus, dans cette Espagne qui n'est pas forcément toujours si "open". Surgit alors toute une population de jeunes femmes que l'on voit guère d'ordinaire dans la ville (si ce n'est au supermarché Lidl), les cheveux couverts et les formes dissimulées sous des robes amples, ravies de cette occasion de sortie avec les enfants, qui eux aussi s'en donnent à coeur joie.

Evidemment, outre cet amusement passager, la manifestation est assez pesada.

mercredi 24 mai 2017

l'argent roi



Vara de Rey, maintenant entièrement livré aux piétons.

Surpris moi-même de ma réaction, je découvre le nouveau visage de la place Vara de Rey dont j'avais publié les premiers travaux l'an dernier : je m'attendais à un carnage, il n'en est rien, du moins à première vue. Le paseo est devenu piétonnier, les bancs typiques et la végétation ont été préservés, cette dernière mise en valeur par des jeux de lumière simples et efficaces. Le revêtement de sol est doucement ocre, mais surtout il est unifié avec celui de la place du Parque juste derrière, entre Vara de Rey et les murailles de la vieille ville, ce qui donne une impression d'unité plutôt réussie. Ma béatitude est pourtant de courte durée.

La Galeria Serra a disparu...
L'hôtel Montesol, le premier de la ville, parfaitement restauré, fait maintenant partie du groupe Hilton. C'est dire : si la façade coloniale n'a pas changée il en va autrement de l'intérieur, et des tarifs proposés. Au rez-de-chaussée, on attend l'ouverture d'une boutique... Rolex. Affligeant.

Plus inquiétant, la célèbre galerie Serra a laissé place à un chantier à ciel ouvert. La Galeria, du nom d'Angel Serra, qui avait bâti un cinéma à cet emplacement en 1912, abritait encore des salles de cinéma ainsi que plusieurs commerces (bijouterie, articles de sport, tabac etc) ; elle s'ouvrait sur le paseo Vara de Rey, et sur la rue adjacente.
Quelques clics sur Internet me mettent face à la triste réalité. C'est un hôtel de luxe (crée par le groupe KKH Capital) qui va remplacer le complexe délicieusement vintage, qui avait été relooké dans les années soixante. Le projet, trouvé lui aussi sur le Net, affiche un modernisme sans esprit et nuira certainement à l'harmonie du lieu.
La salle de spectacle au temps du cinématographe.

La Galeria Serra dans son dernier état datait des années 60.
Le vilain projet d'hôtel de luxe.



mardi 23 mai 2017

ibibus

Chaque changement notable sur l'Île (j'écris l'île avec une majuscule, pour restituer le rang hiérarchique qu'elle occupe dans ma géographie intime) est une modification qui m'affecte, plus ou moins durablement, plus ou moins désagréablement.


Ce mois il a fallu me confronter d'emblée à mon statut d'étranger puisque, à la faveur d'une refonte du système en vigueur, ma carte de bus était définitivement périmée. Déjà assez antique, la mienne (ou plutôt les miennes, j'en avais une pour un ami de passage, au cas où...), de la première génération, se voyait encore acceptée alors qu'avait été mis en place depuis plusieurs années des cartes nominatives avec photos.
Il a donc fallu perdre les euros chargés sur ces cartes puis faire la queue au Consell, où la file d'attente s'allongeait, presque entièrement constituée de vieillards, en espérant, sans en rien savoir, qu'il soit possible d'en obtenir une autre.

C'est depuis le mois de mars que le changement de carte était effectif pour toute la population, décision qui a produit comme on l'imagine des embouteillages magnifiques au guichet chargé de collecter vos données, faire votre photo et imprimer votre carte de suite, le tout opéré par une seule personne par la grâce de la technique numérique : " Maintenant ce n'est rien, il y a deux mois la queue allait jusque dehors, jusqu'au coin de la rue, signale la fonctionnaire-photographe-imprimeuse. Les gens qui décident dans les bureaux devraient venir ici voir le temps que ça prend..." Toute politique a bien un impact sur le réel. Pour empreinte de sérieux qu'elle soit, cette innovation permet (au bout d'une heure tout de même) l'établissement une nouvelle carte pour laquelle vous avez donné un numéro de passeport périmé, une fausse adresse et un faux numéro de mobile local.

Dans le détail, on apprend par la suite que la dite carte oblige à un fonctionnement plus rigide qu'autrefois (où l'on chargeait la somme que l'on voulait sans se soucier de rien d'autre). Maintenant il faut acheter des trajets précis, et par 20 s'il vous plait, à utiliser en quelques mois. On se console de cet aspect beaucoup moins avantageux (les anciens tarifs l'étaient au contraire excessivement, permettant de payer 1,10 euro pour un trajet de 3,50 euros) en apprenant que les vieilles personnes peuvent maintenant voyager gratuitement avec. Voilà pourquoi en ce mois de mai, ce sont des vieillards qui nous entourent pour venir chercher leur carte, bien après le gros de la population active, à l'heure des touristes.
"Je ne sais pas si je m'en servirais jamais, mais comme ça je l'aurai."



mercredi 10 mai 2017

la vérité

Pas d'exception électorale : ce dimanche soir, j'étais à nouveau auprès de ma mère, un peu plus tard que d'habitude cependant. Puisque j'avais appris les résultats attendus du scrutin dans le métro, il était donc huit heures passées.

- "C'était l'élection présidentielle aujourd'hui, maman "
- "Ah bon ? (Elle fronce les sourcils.) Mais on ne reçoit pas des papiers, d'habitude, pour ça," demande-t-elle en pointant le doigt n'importe où, pour désigner quelque chose au loin, comme elle le fait maintenant très couramment. 
- "Non mais ça y est, c'est fait, il a été élu aujourd'hui, il n'y a plus rien à faire."
- "Ah aujourd'hui ? Eh bien, ça me fait plaisir". Elle a effectivement un sourire radieux.

Je me connecte sur le site d'une chaîne télévisée, que je lui montre, avec mon iPhone. Arrive le moment du discours du gagnant, avec le sketch habituel (Ah, il va prendre la parole, ah non... En attendant on peut peut-être écouter les réactions de Machin et Truc... Ah, le voilà qui s'approche, nous allons nous interrompre... Mais non, revenons sur le plateau etc etc).

Ma mère suit avec attention le discours d'Emmanuel Macron. Comme lorsque je lui lis des histoires avant de la quitter le soir, j'ignore ce qu'elle saisit réellement : parfois elle paraît comprendre, mais c'est peut-être juste un mot particulier qui la fait réagir, ou une intonation particulière. Maintenant quand on lui pose une question elle répond tout à fait à côté, comme si elle ne comprenait pas le sens de la phrase.

 Au bout de deux minutes trente environ, alors que le candidat élu clame "Je défendrai la France", elle secoue la tête et avance les lèvres avec cette mimique sienne qui signifie : "J'en doute."
-"Tu ne le crois pas, maman ?"
-"Hum"
-"Tu crois qu'il ne dit pas la vérité ?"
-"J'ai tort ???"
-"Je ne sais pas maman, chacun croit ce qu'il veut croire...."

Une minute se passe encore.
"... et je dis à leurs dirigeants que la France sera présente et attentive à la paix, à l'équilibre des puissances, à la coopération internationale "
-"Oh ça fait beaucoup tout ça", dit-elle, toujours avec son ton d'incrédulité. Et elle ajoute :
-"Si c'est vrai..."



jeudi 4 mai 2017

un dimanche de fiançailles

Un mot collé sur la vitre d'une voiture de métro parisien, cette semaine.


mardi 2 mai 2017

I'm not your negro*

« [...]
- Regardez-les comme ils se pavanent, fit observer ma mère. On jurerait qu'ils se figurent pouvoir gagner la partie contre nos hommes !

Les hommes de couleur couraient en avant, en arrière, criant de leur voix tantôt hautes et légères, tantôt basses, paresseuses, traînantes. Loin au milieu du champs, on apercevait l'éclat vif de leur dents, leurs bras noirs levés, se balançant ou frappant leurs côtes pendant qu'ils sautaient, se baissaient et couraient comme des lièvres, plein d'exubérance. [...]
À présent voici qu'arrivaient les blancs, en tenue sport, bien équipés courant parmi les arbres. Il y eut dans la tribune un tonnerre d'applaudissements, de cris. Les blancs couraient traversant le terrain verdoyant, jetant dans le soleil des éclats blancs.
- Oh, voici l'oncle George ! dit ma mère. N'est-il pas beau à voir? » Et en effet l'oncle George avançait en trottinant dans son équipement qui ne lui seyait pas tout à fait car il était plutôt bedonnant et ses bajoues débordaient sur son col quel que fut le genre de celui-ci. Il se hâtait le long du terrain, essayant de souffler et de sourire en même temps, levant haut ses petites jambes potelées. « Ils sont vraiment beaux à voir », renchérissait ma mère.
Je restai là, surveillant leurs gestes. Mère était à côté de moi : je pense qu'elle ne pouvait s'empêcher de comparer et de juger, elle aussi, et ce qu'elle voyait l'étonnait et la déconcertait. Avec quelle aisance les noirs les premiers étaient arrivés en courant pareils à ces daims ou ces antilopes de films sur l'Afrique qui se meuvent au ralenti comme les images d'un rêve. Ils s'étaient avancés comme des beaux animaux, bruns et brillants, qui ne pensent pas à vivre mais vivent. Et quand ils couraient et dans un même élan jetaient en avant, sans effort, paresseusement presque, leurs jambes et leurs longs bras détendus aux doigts déliés et quand ils souriaient dans la brise légère, l'expression de leur visage ne semblait pas dire : «  Regardez comme je cours, regardez comme je cours! » Non, certainement pas. Leurs visages semblaient dire, comme dans un rêve : « Seigneur, qu'il est bon de courir. Regarde comme le sol s'élève doucement sous mes pas. Ah, comme je suis heureux. Mes muscles travaillent comme s'ils étaient huilés sur mes os et il n'y a pas meilleure joie dans l'univers que de courir. » Et ils couraient. Et cette course n'avait pour but que de manifester leur joie de vivre.
Les blancs travaillaient leur course comme ils travaillent tout, avec effort. On se sentait mal à l'aise en les regardant car ils étaient conscients, dans le mauvais sens du terme. Ils regardaient toujours du coin de l'œil pour voir si vous les remarquiez. Les nègres ne s'en souciaient guère : ils vivaient simplement, ils jouaient. Et ils étaient tellement plongés dans leur jeu qu'ils n'y pensaient plus.
- Ma foi, que nos hommes sont beaux à voir », disait ma mère, se répétant avec quelque complaisance. Elle avait regardé et comparé les deux équipes. En elle-même, elle avait jugé à quel point les hommes de couleur étaient libres dans leurs mouvements, à l'aise dans leurs uniformes et combien les blancs semblaient tendus, nerveux, serrés, ceinturés, engoncés dans leurs équipements.

Je soupçonne que dès ce moment l'atmosphère fut tendue. [...] »

Extrait de La grande partie entre Noirs et Blancs, dans le recueil Les Pommes d'or du Soleil, Ray Bradbury (1956), édition de 1968, traduction Richard Négrou.

*Titre emprunté au documentaire du même nom, signé Raoul Peck, autour des écrits de James Baldwin sur les luttes sociales et politiques des Afro-Américains, en salles actuellement.