mardi 18 novembre 2014

le Jihad, le réel, l'imaginaire et le symbolique

Je ne sais pas encore très bien où va me mener ce billet, mais cela fait un moment que j'éprouve le besoin de noter deux trois choses à propos de la communication du prétendu Etat islamique. J'ai regardé toutes ses vidéos.

Je me souviens d'un matin où une amie, découvrant dans le journal une capture d'écran de la vidéo montrant la décapitation de James Foley, m'avait dit qu'elle était furieuse qu'on lui ait donné à voir, qu'elle ne souhaitait pas regarder ces images car c'était "les faire gagner". On découvrait alors, sur la photo publiée, la mise en scène qu'on allait retrouver plus tard encore, le supplicié à genoux vêtu de orange, le bourreau cagoulé avec son couteau, le décor de sable etc.
Moi, au contraire de cette amie, curieux, sans aucune intention morbide, de voir le dispositif, ce qu'on voulait nous montrer, par où on voulait nous saisir, j'avais déjà visionné la vidéo dans la nuit avant la publication de ce quotidien. C'était le 19 août.

L'émotion a grandie en Europe avec le meurtre du deuxième otage, Steven Sotloff, le 2 septembre, et en cherchant la vidéo intégrale sur Internet, je m'étais aperçu que d'autres "décapitations spectacle" avaient eu lieu, dont je n'avais pas entendu parler, vraisemblablement car elles ne concernaient pas des ressortissants occidentaux. Il y avait eu celle d'un combattant kurde, à Moussoul, dont je n'ai pas trouvé le nom, et celle d'un otage libanais, Ali el Sayyed (le 28 août) qui allait être suivie de celle d'un de ses compatriotes, soldat aussi, Abbas Medlej (le 6 septembre).
Ces exécutions-la étaient visuellement différentes : le kurde, gardé par des hommes à mitraillettes, était habillé de orange devant la mosquée de Mossoul, à ma connaissance uniquement photographié et non filmé ; les libanais, eux, étaient exécutés brutalement avec leurs habits personnels dans un environnement campagnard.
En cherchant ces documents je trouvai aussi une décapitation ancienne, 2004, celle de l'américain Nicholas Berg par Zarquaoui, la victime déjà vêtue de couleur orange.

Ces trois dernières vidéos transgressaient la règle implicite qui interdit de montrer la mort en direct, tant et si bien que le film de l'exécution de Berg fut longtemps qualifié de "fake" par certains (un snuff movie, comment cela était-ce possible?)
Finalement, ce que je pouvais constater c'est que les films d'exécutions destinés au public européen étaient moins sauvages, moins sanglants que ces vidéos où la décollation de la tête était parfois filmée entièrement, efforts ou maladresse de l'acharné bourreau compris, et la tête parfois brandie à bout de bras à la fin. C'est surtout qu'ils étaient plus réfléchis et qu'une exécution de sang froid a vraisemblablement plus de poids qu'un carnage pulsionnel.

Je crois que ce qui m'a marqué également dans un premier temps c'est la surprise de découvrir le corps humain aussi fragile, ou plus exactement qu'il existât une zone du corps aussi primordiale et aussi vulnérable que le cou : le sang, l'air et la moelle épinière passent par ce maigre cylindre que rien ne protège. Je ne l'avais jamais réalisé.
Le deuxième étonnement c'était d'entendre et de voir des hommes clamer "Dieu est grand" alors même qu'ils détruisaient un être vivant ligoté. Ma faculté de compréhension reste à ce seuil.

Du coup j'ai regardé d'autres choses encore, conjointes à ces atrocités. J'ai consulté des comptes Twitter de supporters de l'Etat islamique, hommes et femmes. Vocabulaire restreint, orthographe débile, propos fanatiques et inflation du mot "vrai" : la vraie religion, le vrai chemin, le vrai islam, le vrai vêtement pour la femme, etc. Et déclarations d'intention du genre : "Déciiiiiidé à partiiiiiiiiir!!!", graphie adolescente à l'appui.

Il m'a fallu une certaine vidéo cet été, datée de la toute fin du mois d'août, pour comprendre un peu mieux ce qui était à l'œuvre. C'est un film qui montre l'exécution de dizaines et de dizaines de soldats syriens. Ils ont été dépouillés de leurs vêtements, ils avancent en groupe, les mains sur la tête puis réunies dans le dos, protégés de leur seul sous vêtement. L'image par moment est involontairement très belle : sur une immensité de sable clair, ces corps presque nus montrent des camaïeux de peaux brunes et ocres, ils semblent d'archaïques modelages d'argile, une bande d'antilopes juste changées en hommes par des dieux malicieux. La fragilité des corps -papyrus, ivoire, cannelle, Christ de bois sculpté, brindilles sèches - contraste avec la rudesse des bourreaux sur équipés, qui les houspillent, les blessent, certains patrouillant en 4x4 et usant des onomatopées que les bergers utilisent pour mener leurs troupeaux. Je ne sais plus si le film montre l'exécution finale des soldats - c'est vraisemblable -, ce qui m'en reste c'est l'image de la joie qui habitent les bourreaux, une joie presque extatique à l'idée de la destruction à venir, leurs rires clairs, sans retenue. Ils n'ont d'autre visée que la mort. La mort est leur horizon, leur énergie, leur ressort, leur respiration. Leur dieu.

La dernière livraison audiovisuelle du pseudo État islamique est encore très différente, et intéressante à ce titre. C'est la vidéo récente qui annonce la décapitation de Kassig et de 18 soldats syriens. Je la décris, car peu de media ont explicité ce qui y est donné à voir.
Le début du film (il dure une quinzaine de minutes) est un interminable clip retraçant la chronologie de l'émergence et de l'établissement de l'État islamique : panneaux datés, images d'archives, tout n'est que destructions, explosions et exécutions sommaires au son de "Allahou akbar", avec commentaire vantant les mérites des fils de l'islam. 
Vient ensuite la partie qui concerne les 18 décapitations des soldats, mises en scène de façon très cinématographique, les codes visuels simplistes mais travaillés frisant une esthétique de jeu vidéo. Les duos bourreau-victime se déplacent en file indienne, et passent devant une boîte de bois où chacun des bourreaux retire son couteau, kling-zip, bruitage ad hoc. Je n'imagine pas combien de temps ils ont répété pour arriver à cela. Les gros plans sur les visages sont multiples, aussi bien des assassins que des prisonniers, même lorsque ceux-ci sont à terre, alignés (ce qui permettra un plan englobant je ne sais combien de cous tranchés). Et ces plans sur les visages durent longtemps, on use de ralentis  permettant l'identification et donnant au tout un effet de bande annonce façon Koh Lanta, où chaque participant doit être mémorisé. Dans un article sur le Net, j'ai lu l'expression "gros plans obscènes" : je pense que cela fait allusion aux gros plans sur les visages des victimes, mais ce n'est pas l'impression que cela m'a donné. Il y a une vraie scenarisation, un moment de suspens avant l'exécution, et alors qu'il va égorger sa victime, "Jihadi John", si c'est bien lui, marque un temps pour plonger ses yeux au centre de la caméra. 
Ensuite vient une troisième partie, où "jihadi John", l'assassin archétype qui s'adresse aux occidentaux (debout, en tenue noire, cagoule et couteau), parle face à la caméra avec, l'air de rien, la tête ensanglantée de Kassig à ses pieds.
En gros, il y a donc un temps pour inscrire l'Ei dans l'Histoire, de façon symbolique; un temps qui fonctionne sur l'imaginaire, comme une bande annonce de télé réalité (oui, toi aussi devient un héros du Jihad et passe à la télé); et le troisième temps, roc du réel, corps castré. Soit : la loi, le désir et la toute puissance.









1 commentaire:

  1. Ce billet m'a beaucoup troublée. Peut-être parce que tu as vu ce dont tu parles (j'en serais bien incapable) Je remets la relecture (nécessaire) à plus tard... Jamais pris conscience que la vie ne tenait qu'à un cou ? Ou que le cou contenait la vie ? Oublieux fils de la Grande Terreur...
    N.

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